Livres hebdo, 1er février 2008, par Véronique Rossignol

Rives

Sur les traces d’un homme aimé et disparu, l’émouvant dernier récit posthume de Michèle Desbordes.

Michèle Desbordes qui se sentait en fraternité avec Hölderlin et ses Poèmes fluviaux avait écrit sur lui, sur cette histoire de deuil et de fidélité, lorsque, après avoir appris la mort d’une femme aimée, il part à pied de Bordeaux pour rentrer chez lui en Allemagne (Dans le temps qu’il marchait chez Laurence Teper). Comment ne pas voir et entendre dans Les petites terres, où livre en train de s’écrire et vie qui s’achève entrent en résonance, l’écho de la voix du poète. « Bribes, fragments, parcelles » est le sous-titre de ce dernier récit de l’écrivaine décédée en 2006, le dernier, avecL’Emprise (2006), des textes posthumes publiés par Verdier qui fut son principal éditeur. Les petites terres rassemble de fait les morceaux d’un amour en pièces détachées. Dès les premières pages, la romancière s’adresse directement au lecteur dont elle redoute qu’il ne la reconnaisse pas dans ce livre si personnel où elle se tient moins à distance : « Vous allez penser que je vous fausse compagnie. » Et prévient : « Je serai là au milieu des phrases, au milieu des mots tout près de moi, au plus près que je pourrai être. »

Les petites terres est un livre émouvant à plus d’un titre : ceux qui l’habitent ont tous définitivement déserté. L’homme à qui Michèle Desbordes dit tu, comme dans une ultime adresse où le lecteur est pris à témoin, a été aimé, longtemps, souvent douloureusement, au-­delà des séparations et des distances. Il était romancier, avait 25 ans de plus qu’elle. Pendant trente-six ans, même quand, avant de mourir, il a commencé à s’absenter, elle est restée pour lui « la petite ». C’est peut‑être avant tout un récit de remords, d’avoir quitté, d’avoir manqué. Un livre d’aveux et d’expiations, hanté par le fantôme de la trahison. « Dois-je vraiment continuer ? te livrer ainsi aux regards, aux commentaires ? »

En surimpression, Michèle Desbordes dans sa vie d’écrivaine : achevant son texte sur Hölderlin, voyageant pour aller signer des livres un peu partout, prenant des trains. La voici écrivant ses romans, L’Habituée ou l’histoire de la servante de La Demande. La vie pendant sept ans au pied de la Soufrière dans une maison avec la vue sur la mer. Le retour près de la Loire familière.

Avec toujours sa manière ample et méandreuse : « Cette façon de ne plus pouvoir s’arrêter une fois la phrase commencée car il semble bien qu’alors ce soit la seule façon de dire, le temps qui n’en finit pas, le temps immobile et tout ce qui sans cesse recommence. » L’écriture de Michèle Desbordes a le flux des fleuves, leur puissance, leurs remous, leurs tourbillons. Dans la douceur trompeuse de ses flots coulent les regrets. Dans cette tension presque tranquille qui annonce ici, plus que dans tous ses autres livres, l’étreinte de la fin. « Combien de fois me suis‑je dit que j’aurais dû vivre comme j’écrivais, à mots couverts, à mots prudents, étouffant la voix, étouffant la violence. »