Le Monde des livres, 24 février 2017, par Elisabeth Roudinesco

Quand Averroès cogite, le monde change

Le philosophe arabe fascine Jean-Baptiste Brenet, qui le montre en penseur du fantasme et du génie créateur.

Dans un précédent ouvrage, Averroès l’inquiétant (Les Belles Lettres, 2015), Jean-Baptiste Brenet, historien de la philosophie arabe, utilisait la notion freudienne d’inquiétante étrangeté pour montrer qu’Averroès (1126-1198), philosophe andalou, perturbait depuis des siècles l’histoire de la conscience occidentale. Dans ce nouvel essai, Je fantasme, qui en est la suite, il commente le fameux « Je pense donc je suis » de Descartes (1596-1650) en soulignant que le concept de cogito recouvre deux activités contradictoires : penser et fantasmer. Ainsi, « je cogite » veut dire « je fantasme ». La rationalité est liée à l’imaginaire, au rêve, voire au délire.

Si Averroès est l’inventeur d’un « intellect séparé » susceptible de « parler à la place du sujet », il est donc aussi un penseur du fantasme. Dans une fresque de 1365 consacrée au triomphe de saint Thomas, Andrea di Bonaiuto représente Averroès sous les traits d’un sage mélancolique, réduit à néant, le visage dans la paume de la main et le regard percutant semblant défier le monde.

Partant de là, Brenet se place dans la posture cogitative de ce philosophe qu’il admire tant. Il imagine qu’Averroès serait l’inventeur, par anticipation, de la notion d’espace potentiel, avancée en 1945 par le psychanalyste anglais Donald Winnicott (1896-1971), pour désigner un lieu psychique au sein duquel l’enfant n’a pas à choisir entre son monde intérieur, encore informe, et un environnement non encore socialisé. L’existence de cet espace potentiel est la condition de l’humanisation de l’enfant puis de l’adulte dont on trouverait les traces dans la posture même d’Averroès en train de fantasmer pour accéder à une identité subjective.

Balzac, Marker, Pirrhus

Brenet entraîne alors le lecteur dans un voyage étrange au cours duquel on passe de la préface de Balzac à La Peau de chagrin (1831) au film de Chris Marker La Jetée (1962), sans oublier l’aventure de Pyrrhus Ier, roi d’Epire qui, en 280 av. J.-C., lança ses éléphants contre les légions de son ennemi Valerius Laevinus.

Si Balzac considère que l’essence du génie créateur réside dans la capacité d’une seconde vue permettant de deviner la vérité sous toutes ses formes, si Chris Marker imagine que, après une guerre atomique, seule la mémoire du passé est une condition de survie, et si les Romains furent vaincus par des pachydermes dont ils ne connaissaient pas l’existence, cela veut dire que chaque fois la cogitation d’Averroès est présente sans en avoir l’air. Le philosophe déduit en effet le génie créateur de la faculté de cogiter; de même, il fait de la jonction entre le passé et l’avenir l’essence de la condition humaine ; enfin, il affirme que celui qui n’a jamais vu un éléphant peut se le représenter au point d’être mis en déroute par ce qu’il ne connaît pas.

On l’aura compris, ce petit essai est un vagabondage littéraire qui rend hommage, une fois de plus, au malin génie d’un philosophe arabe qui, du fond de sa mélancolie, a si bien su entendre la question du « ça pense en moi », c’est-à-dire la présence en chacun de nous d’une altérité inattendue : « Dans l’Averroès songeur, comme en n’importe qui, se profile et s’anime l’espace mondial des corps fantasmants.  Son génie est d’avoir conçu l’intelligence, prise en elle-même (…) comme puissance indifférenciée de l’humanité. »