Livres Hebdo, 16 juin 2017, par Sean James Rose

Temps morts

Lutz Bassmann, hétéronyme d’Antoine Volodine, nous plonge dans un monde de ténèbres post-apocalyptique et au temps suspendu.

Tout commence dans le noir, ou presque. Goodmann a gardé sur lui des sachets de poudre spéciale qui permet d’éclairer. Il dépose au creux de sa main calleuse les « suifs photogènes » qui s’embrasent en lueur, puis carrément en flamme. Faible, certes, mais assez pour guider leurs pas dans leur ténébreuse errance.

Déjà morts, Tassili, Goodmann et Myriam, anciens poètes et ex-membres du service Action sont des fuyards sans boussole. Plongés dans l’obscurité, ces trois-là qui ne se connaissaient pas vraiment peuvent enfin se voir – face goudronnée, « tête de loup hirsute», « museau semi-humain, déformé par les croûtes de suie». La vie était un tunnel, ce qui vient après n’est pas moins sombre. Avec ce début de lumière peut commencer le récit ou les récits, les « narrats » des protagonistes du dernier Lutz Bassmann, hétéronyme d’Antoine Volodine, et faisant partie d’« une communauté d’auteurs imaginaires» tels Manuela Draeger ou Elli Kronauer.

Dans Black village, on suit le trio dans leurs fictions qui, seules, donnent la mesure du temps. Comme dans Bardo or not Bardo de Volodine, et typiques de l’univers post-exotique (« post-exotisme »est un terme forgé par le lauréat du prix Médicis 2014 pour qualifier sa littérature dystopique, mêlant esthétique de conflit planétaire et de bureaucratie stalinienne et humour noir des camps, sur fond de ruines post-apocalyptiques), les héros sont décédés et se démènent dans les limbes d’un environnement crépusculaire. Le temps y est suspendu, ou plutôt, non linéaire. « [. .. ] le temps autour de nous s’écoulait par paquets incohérents, sans échelle de durée, par petites ou grosses vomissures dont nous étions entrés non seulement dans un monde de mort, mais dans un temps qui fonctionnait par à-coups et qui, surtout n’aboutissait pas ». Schéhérazade atermoie son exécution chaque nuit en racontant à son royal bourreau un conte inachevé dont la suite est pour le lendemain. Dans Black village on se raconte des histoires comme pour continuer à respirer, en vain, puisqu’on a déjà expiré. On ne les finit pas, à l’image de ce temps posthume bizarre qui hoquette plus qu’il ne coule : « L’inachèvement était le seul rythme auquel nous pouvions nous raccrocher pour mesurer à l’intérieur de l’espace noir. » Ainsi nous sont relatées les vies d’une foultitude de personnages : Fischmann, Kreutzer, Clara Schiff, Adlo Tritzang, Marta Bogoumil, Skvortsov, Schmumm… Parfois rencontrés ailleurs, et qui composent les « entrevoûtes » d’une constellation romanesque. Et tous les récits de s’interrompre en milieu de phrase, sans points de suspension ni autre marque de ponctuation que le blanc d’un silence, gros de tous les possibles : « je ne savais pas s’il allait me découper en morceaux pour me donner en pâture aux vautours, ou s’il allait» ; les narrats deviennent des « interruptats ». Encore une fois, le décor post-exotique est planté : dictature sanguinaire, paranoïa généralisée, exécutions sommairessurvie en milieu concentrationnaire…

Sous la plume de Lutz Bassmann, plus encore que sous ses autres noms, l’écrivain substitue le « paysage » à l’intrigue : la violence par la magie d’un verbe chamane se mue en épopée surréaliste. Lautréamont meets David Lynch.