Le Monde, 8 décembre 2017, par Elena Balzamo

Il est l’un des poètes les plus impérieux surgi de la révolution russe. Ses œuvres de maturité (1919-1922) paraissent en un volume sidérant.

Messager des enfants – ils ne sont pas mais ils seront –
Coup de bec-marteau au miracle
Je suis ! Je fus ! Je serai !

Dès le début de sa lecture, le lecteur est pris de vertige : des mots en cascade, des images qui se heurtent, se complètent, s’annihilent, le tout porté par une énergie ­fleurant la rage :

Encore une fois encore une fois !
Je suis pour vous étoile !

Ce « Je », c’est Vélimir Khlebnikov, né en 1885 et mort en 1922. « Le plus grand poète de notre siècle », selon le linguiste Roman Jakobson (1896-1982), qui s’y ­connaissait en poésie. Un écrivain qui créa des « œuvres inouïes, sans équivalent dans la littérature russe et mondiale », selon un autre contemporain, David Bourliouk (1882-1967), poète lui aussi. Natif de Kalmoukie, aux ­confins de la Russie européenne et de l’Asie, Vélimir Khlebnikov, fils d’un ornithologue, fait des études de mathématiques, puis de sciences naturelles – les chants d’oiseaux n’ont guère plus de ­secrets pour lui que pour son père –, avant de renoncer à tout pour se consacrer à la poésie. « Se consacrer » au sens le plus intime du terme : si Nietzsche invitait les philosophes à vivre comme des philosophes, Khlebnikov, lui, vit en poète, au service de la seule chose qui compte : le Verbe.

Une existence vagabonde, sans argent, sans famille, sans domicile (il loge chez des amis). Une existence de boutefeu aussi. Il est de tous les « -ismes » de l’époque : symbolisme, futurisme, ou encore, néologisme de son cru, « avenirisme ». Il est également de toutes les manifestations, de tous les scandales littéraires. Un homme-performance en somme. Créant comme il respire, Khlebnikov mélange les genres dans une langue nouvelle, le « zaoum », dont il revendique là encore l’invention. Tout y devient porteur de sens – les mots mais aussi les espaces entre eux, les particules grammaticales et même les lettres :

[…] le L de ces années
a souillé les mains
du sang des tsars…

Dans cette pandémie sémantique, le monde matériel n’est plus qu’un amas de ­sonorités – le réel s’efface, reste la langue. Russe, il va de soi.

D’où, c’est évident, la difficulté à traduire cette œuvre. Il en existe pourtant une édition intégrale en anglais, une autre en allemand. En France, on trouvait à ce jour plusieurs traductions de ses écrits. Mais le volume proposé par Verdier, traduit par Yvan Mignot, est remarquablement inspiré.

Malgré sa taille – plus de 1 000 pages ! – il ne s’agit pas des œuvres complètes : uniquement des textes produits entre 1919 et 1922, les années de maturité de Khlebnikov. À l’issue de la première guerre mondiale et de la ­révolution d’Octobre, dans une Russie en guerre civile, la muse du poète se nourrit d’apocalypse. Électrisé par cette énergie créatrice, Yvan Mignot relève un pari impossible : ­recréer en français l’idiolecte de l’auteur. Un travail qui ne néglige pas pour autant le côté philologique du projet : le ­livre comporte une introduction, des notes abondantes et précises, une table chronologique, un index – et même une liste des lectures du poète, cet errant qui n’avait pas de bibliothèque.

Khlebnikov s’était autoproclamé « président du globe terrestre ». Pénétrer son univers poé­tique demande certes un effort au lecteur. Mais, par les immenses découvertes qui l’y attendent, il en sera très largement ­récompensé.