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Eugenio Montale

Eugenio Montale, poète, est né à Gênes en 1896 et mort à Milan en 1981.

Chez d’autres éditeurs

Poésies, trad. Patrice Dyerval Angelini, Gallimard, 1975-1998 (sept volumes)

La poésie n’existe pas, trad. Patrice Dyerval Angelini, Gallimard, 1994

Voyage Florence-Gênes et autres récits insolites, trad. Patrice Dyerval Angelini, La Fosse aux ours, 2001

En France, trad. Patrice Dyerval Angelini, La Fosse aux ours, 2004

« Mon cher Piuma », correspondance Eugenio Montale-Sandro Penna, trad. Sibylle Tribertelli, éditions du Rocher, 1999

Correspondance Eugenio Montale-Italo Svevo, trad. Thierry GillybœufLibrairie La Nerthe, 2006

Aux éditions Verdier

Prix

Prix Nobel de littérature, 1975

Texte inédit

Une plage en Ligurie

Traduction par Mario Fusco

 

Ce premier récit en prose d’Eugenio Montale a été publié dans un quotidien en 1943 et n’a jamais été repris par la suite en volume. On trouvera dans cette première tentative, quelques-uns des éléments caractéristiques du futur recueil Papillon de Dinard et, d’abord, un ton parfaitement personnel et inimitable, retenu et imperceptiblement ironique, et la voix de cet homme que Montale définissait comme étant « de la race de ceux qui restent à terre ».

 

La partie de pêche durait depuis un bon moment déjà. En me penchant par-dessus le bordage incliné, je maintenais la lampe à acétylène et je dissimulais entre un bâillement et un autre les premières attaques du mal de mer. Veloce, notre petite embarcation, était partie chargée de tramails, de lignes, de cannes à pêche et de provisions. Dans le rouf, il y avait aussi une marmite et un fusil de chasse. L’idée était de passer vingt-quatre heures entre le ciel, les rochers et la mer, et il fallait tout prévoir, penser à tout. Debout, dressé sur la poupe, le plus expérimenté de mes compagnons, Tugnin, levait le tramail ; l’autre marin – dit Gresta, peut être en raison de sa tignasse frisottée – s’affairait avec les rames, en faisant glisser et tourner la barque dans la bonne direction ; quant à moi, il me restait la tâche de faire de la place dans les poches du tramail, où frétillaient les mulets prisonniers du filet. Quelques gros muges avaient même transpercé les mailles et, suspendus moitié d’un côté, moitié de l’autre du voile iridescent, luisaient d’une manière étrange, comme agrandis. Sous le pont, sautaient et clapotaient les poissons ramenés par les précédents coups de filet. Les fonds devant la plage, en pente très raide, permettaient d’encercler parfaitement dans le tramail quelques petites criques et d’enserrer de cette façon une bande de mer profonde de quelques pieds et toute proche du rivage. S’il n’y a pas de lune et si l’on travaille en silence, on peut être assuré que les poissons, qui viennent respirer au frais, sur l’extrême limite de l’eau, presqu’au sec, ne s’aperçoivent pas du piège.

Une fois qu’on a disposé le filet comme il faut, sans passages et sans trous, il ne reste plus qu’à allumer la lanterne et à se lancer avec la barque, à grands coups d’avirons, au milieu des cris, des appels et en projetant la lumière sur l’espace encerclé. En frétillant, en sautant, terrorisés et aveuglés par la lanterne, les mulets s’enfuient et s’engagent dans le filet sans pouvoir s’échapper. C’est ainsi que s’achevait, pour reprendre une demi-heure plus tard, un peu plus loin – egloga piscatoria et, en même temps, nuit de la Saint-Barthélemy pour les pauvres victimes – notre interminable partie de pêche. Tugnin m’avait emmené avec lui parce qu’il faisait grand cas de mes capacités de singe hurleur mais il éprouvait beaucoup moins de confiance pour ce qui est de mes aptitudes nautiques, et je n’avais pas à caresser l’illusion que mes bâillements symptomatiques pouvaient lui échapper. La pêche durait depuis déjà une heure ou deux, et, auparavant, nous avions jeté les lignes au-delà du Mesco. À l’aube, il faudrait doubler de nouveau le promontoire pour les relever, et ce n’est qu’une fois le jour revenu qu’une longue halte était prévue avec accompagnement de marmite sur le feu au milieu des rochers. Mais que pouvait-on faire désormais d’un assistant de ma force ? Et par quel moyen me renvoyer chez moi ? Tugnin et le Gresta se plongèrent dans un long colloque indéchiffrable, en me dardant de temps à autre la lanterne en pleine figure. Puis, comme les derniers flotteurs étaient désormais remontés, Tugnin, d’un rapide coup d’aviron, échoua le pointu parmi les galets de la plage et il m’aida à descendre. Je suais à grosses gouttes. Il s’agissait, expliquèrent-ils, d’attendre là, dans le Calandrone, sans trop m’agiter, et, en attendant, dès les premières lueurs de l’aube, de ramasser un peu de bois, un peu d’herbes sèches pour faire chauffer la marmite. Celle-ci aussi, et un sac, et, pour finir, le fusil qui était plus gênant qu’autre chose, furent débarqués avec moi. Une attente de deux ou trois heures, aucun danger. Dommage, quand même. C’était bien la dernière fois qu’ils m’emmenaient. Que diable ! C’est que je les avais bien drôlement passés, mes quatorze ans. Mais rien de grave, rien de grave, tout pouvait s’arranger.

En deux coups de rames, la barque s’évanouit dans l’obscurité et je demeurai longtemps immobile, les chevilles plongées dans l’eau très tiède.

Peu après – mais j’étais étendu sur le sable et l’avais certainement dormi – je levai la tête et je vis qu’il ne faisait plus si noir. L’air était devenu pâle et les premiers contours des choses commençaient à se dessiner. Le bruit du ressac semblait changé et la terre se préparait lentement à changer de peau. Je ne sais pourquoi j’eus cette impression : peut être en raison du léger bruissement qui était diffus, alentour. Un mince croissant de lune était suspendu au-dessus de l’horizon. Auprès de moi, il y avait des rochers, des dalles creusées, et un ravin bas et étroit qui, s’élargissant en triangle, grimpait sur une colline escarpée et arrivait jusqu’à un ensellement parsemé de pins où une bâtisse rougeâtre commençait à fumer. La plage continuait, léchée par le flot, jusqu’à la carrière du Mesco, mais, si la mer avait forci, elle serait rapidement devenue impraticable. Seul, ce grand canal derrière mon dos pouvait m’apporter un peu de sécurité. Je n’eus pas l’idée de chercher du bois (ce qui était un peu difficile) ou des algues. La proximité d’un fusil et les pépiements que l’on commençait à entendre dans la pénombre m’avaient suggéré une autre idée. Je ramassai l’arme, un fusil à deux coups qui se chargeait par la bouche, je relevai les chiens en m’assurant que les deux petites capsules jaunes – les amorces – étaient disposées comme il se doit et je me sentis satisfait. En réalité, je n’avais jamais tiré avec un si gros fusil. L’heure de commencer était-elle venue ? (Qui sait ?) Et comment ? Il n’y avait qu’un seul pin, de modestes proportions mais fort touffu, an peu plus loin en arrière, là où le triangle du ravin pointait son sommet. Je me tapis entre deux rochers sous l’arbre, et j’attendis qu’un quelconque oiseau y vînt en volant on se mît à remuer. Mais aussitôt les oiseaux, mis en éveil, interrompirent leurs chants. Le fracas du ressac, plus sourd maintenant, était déjà en train de me conseiller de faire demi-tour vers le sac de provisions lorsque, vers le haut, on entendit un coup de feu déchirant, très fort, suivi de l’aboiement d’un chien. Ce fut l’affaire d’un instant : le coup fut suivi de quelque chose comme un choc, et d’un mouvement, d’une agitation dans le ravin. Les broussailles s’agitèrent, s’ouvrirent, se refermèrent le long d’une rapide trajectoire, et quelque chose, quelqu’un, bousculant les ronces, les buissons de mûres et les branches desséchées, dégringola à quelques pas de moi, dans un nuage de houx. Mi-ange, mi-bête, avec les mains (ou les pattes ?) appuyées contre une dalle de pierre, un être jamais vu me regardait avec des yeux humains, en hésitant sur ce qu’il fallait faire. Vraiment, ce n’était pas un homme : il avait plutôt quelque chose de l’ours, du porc et du chat. Je levai mon fusil avec beaucoup de lenteur, je lui plaçai la mire entre les yeux, j’hésitai un instant, puis, avec une décision soudaine, tout en pressant sur la gâchette (l’animal continuait à me regarder) j’écartai le canon vers le haut afin de manquer ma cible. Le choc du recul me jeta deux pas en arrière, et la fumée de la poudre noire me troubla la vue pendant un moment. L’être sans nom dut sentir la décharge à quelques pouces, et il ne crut pas nécessaire d’attendre que j’eusse changé d’avis. Il dépassa avec peine la dalle de pierre, se glissa dans une crevasse entre deux rochers et disparut après m’avoir encore regardé. Je vis plus tard que, par ce passage, il pouvait fort bien être retourné se terrer dans les fourrés.

— C’est toi qui as tiré sur le loir ? Tu l’as achevé ? C’était le manant de la maison rouge qui glissait au bas de la pente, et il était suivi de près par un petit chien pelé. Je lui dis que non, que j’avais tiré dans la mer, sur un martin-pêcheur, sans l’avoir. Quel sacré coup ! Et quel recul ! Je frottais mon épaule endolorie, et je n’avais pas l’air très sûr de moi. L’autre était encore moins convaincu et il invitait Galiffa – ce petit bâtard qui le suivait à la trace – à chercher tout autour. Il était resté là-haut plusieurs heures, posté devant le terrier, avec une bonne couche de chaux sur sa mire afin de mieux viser dans l’obscurité. Et il était sûr d’avoir visé juste ; mais la sale bête s’était roulée en boule comme un hérisson, et s’était jetée la tête la première dans le précipice. Était-il possible que je ne l’aie pas vu ? Et que diable faisais-je là ?

Il me fallut un peu de temps pour lui expliquer mes affaires et pour l’envoyer au-delà du Calandrone. Puis il partit le long de la plage, suivi de son petit chien qui semblait toujours plus incrédule. Je les accompagnai pendant un bout de chemin, en me frottant l’épaule. Enfin, je vis que le soleil filtrait déjà au-delà des châtaigniers de Soviore, et je pensai qu’il était temps de me mettre à ramasser du bois. Je n’avais fait que quelques pas quand un sifflement et un clapotis de rames arrivèrent de la mer et que le Veloce, encore éloigné, se profila contre les rochers de la carrière. J’essayai moi aussi de siffler fort, sans y parvenir. Alors, après avoir levé mon fusil, je tirai en l’air un second coup – plus fort que l’autre – qui éclata en deux temps : ta poum, en me laissant enveloppé d’un nuage pestilentiel. Et, agitant mon arme en signe de salut, je me mis à courir vers la barque de mes compagnons.