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Jan Patocka

Fils d’un philologue classique qui, dans sa jeunesse, avait voyagé en Grèce avec Dörpfeld, et qui se consacra par la suite à l’éducation artistique au sens de Lichtwark, je suis né à Turnov, en Bohême, le 1er juin 1907. J’ai fait mes études au Gymnase moderne de Prague-Vinohrady – tout en apprenant le grec avec mon père –, puis à l’université Charles, à Prague, en romanistique, slavistique et philosophie. J’ai bénéficié, en 1928-1929, d’une bourse en France, et suivi à la Sorbonne, à l’École des Hautes Études et au Collège de France, les cours des philosophes français connus d’alors, Brunschvicg, Édouard Le Roy, Pierre Janet et bien d’autres ; j’y fis la connaissance d’Alexandre Koyré et j’y assistai aux Conférences de Paris d’Edmund Husserl. Je connaissais déjà Husserl par ses écrits. Les Conférences de Paris me firent forte impression. À mon retour à Prague, je passai mes examens d’État et les rigorosa, et je soutins ma thèse de doctorat avec un travail sur le concept d’évidence. Pour l’année 1932-1933, j’obtins une bourse de la Fondation Humboldt pour étudier à Berlin et à Fribourg-en-Brisgau ; j’y fréquentai les séminaires de Nikolaï Hartmann et de Martin Heidegger, j’y fis surtout la connaissance personnelle d’Edmund Husserl et d’Eugen Fink, alors son assistant. C’est à leur direction personnelle que je suis redevable d’avoir été formé à la phénoménologie husserlienne. Pendant ce temps, je poursuivais activement l’étude de la philosophie antique et de la philosophie allemande classique ; si bien que je pus soutenir dès 1937, à Prague, ma thèse d’habilitation, avec le texte intitulé “Le monde naturel comme problème pahilosophique”, consacré à l’analyse de ce qu’on appela plus tard le monde de la vie. (Ce texte doit aujourd’hui, dans une seconde édition, faire l’objet d’une republication). Le problème d’une “vision du monde naturelle”, celui de son rapport avec la science, m’avait dès longtemps préoccupé ; je le rencontrai en effet, bien avant d’avoir fait connaissance avec Husserl, dans l’œuvre de Lossky, qui vivait alors à Prague, et chez Bergson ; mais c’est alors chez Husserl que je crus avoir trouvé la méthode appropriée, celle qui conférait au problème une ampleur et profondeur philosophique adéquate. Après la fermeture des universités tchèques, en 1939, j’enseignai comme professeur de lycée dans différents établissements d’enseignement secondaire de Prague, et cela jusqu’en 1944. Une fois la guerre finie, je retournai à la faculté de philosophie de Prague ; j’y fis cours principalement sur la philosophie antique, les présocratiques, Platon et Aristote, mais encore sur Hegel. Les cours sur les présocratiques ont été publiés sous forme de polycopiés pour les étudiants ; le Cours sur les présocratiques, dans une forme fortement réélaborée, doit être publié sous la forme d’un livre aux éditions Jeune Front [Mlada Fronta] en 1972. En 1950, il me fallut quitter la Faculté, et je me trouvai tout d’abord, en qualité d’employé de la Bibliothèque Masaryk, affecté dans un institut scientifique où il me fut rendu possible de travailler à la biographie de Masaryk (c’est là que j’ai préparé en vue de la publication le volume sur la lutte de Masaryk contre l’antisémitisme). Rien de tout cela ne fut publié. Entretemps, j’avais commencé, à l’occasion des Études sur Léonard de Vinci de Duhem, à m’occuper de Nicolas de Cuse et des thèmes cusaniens chez Comenius ; et, m’étant mis au courant des travaux de recherche sur Comenius, me retrouvai alors, en 1954, après la dissolution de la Bibliothèque, affecté à l’Institut de recherches pédagogiques du ministère de l’Instruction à Prague, puis, en 1956, à l’Institut pédagogique de l’Académie des sciences, où je me consacrai à des travaux afférents à l’édition des Œuvres de Comenius (j’y écrivis des analyses et des préfaces pour la réimpression phototypique de l’Académie des Opera didactica omnia, pour la Consultation catholique concernant la réforme de toutes choses humaines, et maintes autres études coméniologiques spécialisées). En 1958, je me trouvai affecté à l’Institut de philosophie de l’Académie, où je demeurai jusqu’à l’automne 1965. C’est là que je me suis de nouveau occupé d’histoire de la philosophie, de Bolzano, de la philosophie antique (j’ai publié en 1964 un livre sur Aristote, l’unique monographie tchèque qui lui soit consacrée) ; c’est à cette époque que remontent mes traductions de Hegel (Phénoménologie de l’esprit, 1960 ; Esthétique, 1966). La traduction de la Grande Logique est encore inachevée.

Pendant l’entre-deux-guerres, à Prague, dans les années trente, avant et après mon habilitation, j’avais entretenu de fréquents contacts avec Ludwig Landgrebe, alors chargé de cours à l’Université allemande de Prague, aujourd’hui professeur ordinaire à Cologne. Dans le cadre du Cercle philosophique de Prague, que dirigeaient Emil Utitz et J.-B. Kozak, avaient eu lieu les tout premiers préparatifs visant à mettre en œuvre les textes inédits de Husserl, textes dont il fut alors possible de faire paraître Expérience et jugement. De cette édition, nous avions pu sauver quelques exemplaires, et c’est l’un d’entre eux, que j’avais conservé, qui rendit possible la nouvelle édition de Landgrebe. Je fus par la suite souvent invité par Landgrebe à faire des conférences en Allemagne : sur Comenius, en 1957 (j’eus aussi l’occasion de parler, sur Comenius, à Bonn et à Mayence, où je rencontrai Klaus Schaller, avec qui se noua plus tard une étroite relation de travail) ; puis sur la doctrine de la péremption de l’art chez Hegel (Cologne, Aix-la-Chapelle) ; sur des thèmes d’histoire de la culture comme Prague dans l’histoire de l’esprit (Aix-la-Chapelle, Heidelberg).
Eugen Fink m’a aussi invité à Fribourg, où j’ai parlé de la philosophie tchèque et du problème du mouvement du corps. Et j’ai aussi parlé à l’université de Bochum, à l’invitation de Claus Schaller, de la méthode symbolique de Comenius.
J’ai été également, à plusieurs reprises, invité à des discussions par d’autres institutions, par exemple par les académies évangéliques, et par la suite à des leçons (Hofgeismar, Berlin). Par deux fois, j’ai exercé à titre d’enseignant-invité dans les universités allemandes, chaque fois pour un semestre : à Mayence en 1964-1965, et à Cologne en 1967-1968. Dans le premier cas, je donnai une Introduction à la phénoménologie, dans le second, parlai de La Philosophie dans la vie spirituelle en Bohême au XIXe et au XXe siècles. Enfin, qu’il me soit encore permis d’évoquer la série de conférences faites à l’automne 1964, à Louvain, sur les grandes figures de l’histoire spirituelle de la Bohême (Kepler, Comenius, Bolzano dans sa relation à Husserl).
C’est au cours de l’année 1968 qu’il fut possible de renouveler ma demande, faite en 1945, restée en suspens pendant de longues années, en vue de ma nomination au rang de professeur ordinaire à la Faculté de philosophie de Prague ; et depuis novembre de cette année, j’exerce la fonction précitée (en histoire de la philosophie) ; je fais cours sur la phénoménologie de Husserl et de Heidegger ; j’ai écrit une Introduction à la phénoménologie de Husserl qui a été publiée dans notre revue philosophique et, séparément, sous forme de manuel pour les étudiants. J’ai par ailleurs encore en préparation toute une série d’autres publications.

 

Curriculum rédigé par Jan Patočka lui-même à la fin des années soixante,
publié dans les
Cahiers philosophiques, nº 50, mars 1992, trad. G. Guest

Annexes

Pour le trentième anniversaire de sa mort, 2007

« C’est parce qu’il n’a pas eu peur que Jan Patocka a été littéralement mis à mort par le pouvoir. L’acharnement mis contre lui prouve que le plaidoyer philosophique pour la subjectivité devient, dans le cas de l’extrême abaissement d’un peuple, le seul recours du citoyen contre le tyran », écrivait Paul Ricœur dans Le Monde du 19 mars... Lire l'article

Hommage

Le Monde, 19 mars 1977

« Jan Patočka, le philosophe-résistant », par Paul Ricœur