llamazares
Julio Llamazares

La première publication de Julio Llamazares date de 1979, son premier roman de 1985, soit dix ans après la mort de Franco. On serait donc tenté de ranger l’écrivain dans ce qu’on appelle en Espagne la nueva novela española si ce vocable ne recouvrait pas des amalgames abusifs dont les ressorts sont plus fondés sur des intérêts économiques et médiatiques que sur des critères strictement littéraires.
Il est par contre remarquable que, dans une Espagne qui ouvre grand les portes de la modernité, l’œuvre de Julio Llamazares cherche à comprendre son temps – où à le supporter selon ses propres mots – en faisant inlassablement retour sur le passé, selon des modalités qui font précisément l’originalité de son écriture.
Si l’on veut avoir la pleine dimension de cette œuvre, il est bon de connaître quelques éléments ou événements fondateurs de sa biographie.
Bien qu’il vive actuellement à Madrid (où il est journaliste), et en dépit de son goût du voyage, Julio Llamazares reste profondément attaché à sa province d’origine, le León. Il n’est certainement pas excessif de penser que, pour une part, son œuvre est vouée à sauver de l’oubli ses paysages, ses hommes et leur histoire. Presque tous ses livres s’y attachent, même si chacun affirme d’emblée qu’ils habitent un temps résolument révolu – aucune tentation chez lui ruraliste ou écologiste.
Julio Llamazares est né en 1955, d’un père instituteur, dans un petit village : Vegamián. Or il se trouve – fait singulier s’il n’est pas exceptionnel en Espagne – que ce village a aujourd’hui disparu sous les eaux d’un barrage. En 1983, pour des raisons techniques, le barrage est vidé. Rapporté par l’un de ses amis écrivains, José Carlón, lui aussi originaire du León, voici ce qui leur fut donné de voir :
« Soudain, dans le ventre vide du barrage, apparut le village de l’origine. On aurait dit les restes d’un grand navire englouti. Parmi les plaques de boue crevassée et au milieu d’un paysage lunaire, se dressait, comme dans une vision, le cadavre éparpillé de ce qui avait été un village, les moignons des maisons, avec encore leurs balcons de fer rouillé pendant aux orbites vides des fenêtres, les murs avec des bouts de charpente et de toits, le vieux clocher rogné de l’église et, dans cette fantasmagorie, le tracé des chemins vicinaux, le dédale des anciens sentiers, le dessin géométrique des champs où les vieux troncs des peupliers et des frênes, comme des arbres devenus fous, étaient toujours là, impavides, sur les berges de ce qui avait été autrefois une rivière. »
Cette vision – outre qu’elle donne lieu à un scénario (Retrato de bañista) – hante désormais l’imaginaire de Llamazares déjà profondément marqué par la disparition, l’effacement, la dépossession, thèmes présents dès sa première publication, le recueil de poèmes intitulé La Lenteur des bœufs.
Cette vision désolée de son village, Llamazares va la transposer dans La Pluie jaune, voyage sans retour vers le passé. La Pluie jaune est une sorte d’élégie, une lente mélopée où le narrateur, dernier habitant d’un village de montagne que l’exode a dépeuplé, soliloque et exprime son abandon avec l’accent doux-amer d’un lamento. Il se souvient d’abord des événements proches et violents puis il remonte le temps jusqu’à se laisser lui-même recouvrir par l’oubli.
Ce parcours halluciné, Llamazares le veut pourtant très ancré dans la réalité. Ainielle existe, écrit-il en exergue. Et il aime à le souligner : la fiction et la réalité sont chez lui étroitement imbriquées. Ses livres portent toujours la trace d’une trame réelle.
C’est dans la mémoire populaire qu’il a puisé pour écrire Lune de loups, son premier roman. Le récit rapporte l’épopée des combattants de la guerre civile, qui, refusant de se rendre aux franquistes victorieux, se cachèrent pendant des années dans les montagnes. Il s’est inspiré dans ce roman de légendes et de personnages réels. Parmi les scènes les plus fortes, certaines ont véritablement eu lieu, telle celle où un maquisard, le fusil à l’épaule, fauche à la lueur de la lune le champ d’une famille qui l’a aidé, ou encore celle où il assiste, depuis la montagne et à travers des jumelles, à l’enterrement de son père. Avec Lune de loups et La Pluie jaune Llamazares explore un thème cher à la littérature espagnole, qu’inaugura le Quichotte, l’évocation des perdants – leur honneur, leur éthique.
Après ces deux romans, Llamazares publie La Rivière de l’oubli, le récit de son voyage à pied – qui dure 6 jours – aux sources de Curueño, la rivière témoin des étés de son enfance. Chaque village traversé, chaque habitant rencontré, chaque paysage fait l’objet d’une anecdote, d’un commentaire. Le ton est léger, désinvolte, plein d’humour et de dérision. C’est une veine moins connue de son œuvre mais qui apparaissait déjà dans un essai d’ethnologie romancée qu’il écrivit en 81 (non traduit en français à ce jour) El entierro de Genarín. Ce livre insolite, sorte de parodie de la Passion, rapporte l’étrange chemin de croix, aux allures carnavalesques, qui a lieu dans la ville de León, chaque Jeudi saint, en l’honneur de Genarín, un colporteur de peaux de lapins tué accidentellement par le camion des ordures au matin du Vendredi saint de 1929.
L’une des dernières publications de Llamazares est Scènes de cinéma muet, si l’on excepte En mitad de ninguna parte, un recueil de nouvelles dont le titre exprime à lui seul à quel point Llamazares n’a jamais trouvé son lieu, à moins que ce ne soit, peut-être, la littérature et ses illusions.
Il écrivait dans La Rivière de l’oubli : « Rien ne sert de retourner aux origines puisque, pour immuables que demeurent les paysages, jamais on ne retrouve le regard. » Avec Scènes de cinéma muet, c’est pourtant ce regard qu’il va tenter de retrouver en faisant revivre Olleros, l’autre village de son enfance.
L’idée qui guide ce livre part de 28 photos-souvenir – 28 instantanés que le doigt d’un photographe anonyme a figés – auxquelles la mémoire et les mots devront redonner vie et mouvement. Au fil des images qui se succèdent chronologiquement, tout un monde s’anime qui ramène au présent de l’écriture le passé – réel ou imaginaire – d’un modeste village minier qui vit, dans les années soixante, l’existence du petit Julio basculer de l’enfance dans l’adolescence.
Tandis que certaines images mettent en marche instantanément la machine du temps, il en est d’autres qui sont mortes ou qui ne laissent plus, entre elles, sur l’écran de la mémoire, que de grandes trouées noires.
Le texte s’attache avec une grande virtuosité à mettre à nu les mécanismes de la mémoire et, comme toujours chez Julio Llamazares, le personnage principal est le temps.

Chez d’autres éditeurs

La Lenteur des bœufs. Mémoire de la neige, poèmes, Fédérop, 1995 (éd. bilingue)

L’œuvre en langue originale

La lentitud de los bueyes, Ediciones Hiperión, 1979

El entierro de Genarín, Ediciones B, 1981

Memoria de la nieve, Ediciones Hiperión, 1982

Luna de lobos, Seix Barral, 1985

La lluvia amarilla, Seix Barral, 1988

El río del olvido. Viaje, Seix Barral, 1990

En Babia, Seix Barral, 1991

Escenas de cine mudo, Seix Barral, 1994

En mitad de ninguna parte, Ollero y Ramos, 1995

Trás-o-Montes. Un Viaje portugués, Alfaguara, 1998

Los viajeros de Madrid, Ollero y Ramos, 1998

Tres historias verdaderas, Ollero y Ramos, 1998

El cielo de Madrid, Alfaguara, 2005