Yoko Tawada

Issu d’une famille de commerçants ruinée par les bombardements, le père de Yoko Tawada s’installe à Tokyo juste après la guerre avec un baluchon pour seul bagage. De lui, sa famille dit qu’il est « contaminé par le mal rouge » – l’un des premiers mots dont s’étonne sa petite fille, née en 1960. Comment la peau de son père peut-elle être rouge tout en ne l’étant pas ? Elle n’aura pas fini de s’interroger sur la peau et les mots… Yoko Tawada raconte également dans Narrateurs sans âmes le très beau petit livre qui la révéla en France (Verdier, 2001) – comment la triple invocation « À Moscou, à Moscou, à Moscou ! » était devenue, en famille, l’image de l’inaccessible. Ses parents avaient entendu l’appel lors d’une représentation des Trois sœurs de Tchekhov. Pour les trois femmes, c’est la ville de leurs chimères. Elles ne s’y rendront jamais. Pour les parents de Yoko, frappés par le chômage, Moscou sonnait comme une formule magique. Ils l’évoquaient en riant de leurs propres illusions. « À Moscou ! » Le père n’en poursuivait pas moins son projet « irréaliste » de fonder une maison d’édition. On pouvait le prévoir. Yoko Tawada commence par étudier le russe, envisageant de se spécialiser en slavistique. À 19 ans, elle part vers la ville mythique où se résume, pour elle, l’objet fabuleux nommé « Europe ». Ce voyage, la Japonaise le fera en train, son mode de transport favori. Elle s’en explique dans Narrateurs sans âmes et dans les treize courts récits – treize « voitures », dit-elle – de Train de nuit avec suspects. « J’ai lu dans un livre sur les Indiens que l’âme ne peut pas voler plus vite qu’un avion. C’est pourquoi on perd son âme quand on voyage en avion, et on arrive à destination mentalement absent. Même le Transsibérien roule plus vite qu’une âme peut voler. Lors de ma première venue en Europe, par le Transsibérien, j’ai perdu mon âme. Quand je suis repartie par le train, mon âme était encore en route vers l’Europe. Je n’ai pas pu l’attraper. Lorsque je suis revenue en Europe, elle était en route vers le Japon […]. Je ne sais plus du tout où mon âme se trouve. » Toute russophone qu’elle soit, et fascinée par la France, comme en témoigne le roman L’Œil nu – autre nouveauté de cette rentrée –, Yoko Tawada choisit néanmoins l’Allemagne. C’est le pays de Peter Schlemil, l’homme qui perdit son ombre. Pendant que le corps écrit du côté de Hambourg – là où Yoko Tawada s’est installée –, l’âme poursuit ses voyages à la fois chamaniques, fantaisistes et pleins d’ironique sagesse. Yoko examine avec perplexité les situations où se trouve Tawada. « Le doute, par ribambelles, enfante des ogres », lit-on dans Train de nuit. Faut-il s’étonner que la jeune femme, devenue germanophone, ait consacré sa thèse (en allemand) au thème de l’automate et des poupées parlantes, particulièrement cher à Hoffmann : « Jouet et magie verbale dans la littérature européenne. » Nous n’en sommes pas là, toutefois, quand Yoko Tawada s’installe à Hambourg, en 1982. Venue faire un stage en librairie, elle travaille d’abord dans une société d’exportation et de distribution de livres – réalisant ainsi le rêve paternel. Après avoir parachevé ses études de littérature allemande, elle se consacre à ses propres livres. Elle écrit alternativement en japonais et dans sa nouvelle langue : poésie, théâtre, textes courts, romans. D’abord publiée en Allemagne, Yoko Tawada trouve un éditeur au Japon. Dès lors, elle poursuit son œuvre double mais évite de traduire elle-même ses textes japonais en allemand, alors qu’il lui arrive de se traduire de l’allemand en japonais, voire de mêler dans un même livre des textes en japonais, leur traduction allemande et des textes rédigés en allemand. Son traducteur français, Bernard Banoun, résume en une belle formule ce rapport aux idéogrammes et à l’alphabet latin, qui est un rapport aux signes : « Allemand et japonais : ce sont deux systèmes de pensée, deux œuvres différentes à thèmes communs. Yoko le dit souvent : lorsqu’elle parle l’anglais, elle se traduit de l’allemand, alors qu’elle ne se traduit pas du japonais lorsqu’elle parle l’allemand. » Et c’est avec une certaine malice que la Japonaise évoque Catherine Deneuve dans L’Œil nu – Catherine Deneuve, figure onirique pour une jeune Vietnamienne venue de RDA, seule à Paris en 1988, ignorant tout du français et plongée dans les films où joue l’actrice. Jeu de lettres aussi : le caractère C, disséminé dans le texte, pose plus d’un problème à la langue allemande dont on connaît la prédilection pour le K. Juvénile, attentive, mobile, Yoko Tawada est d’une incroyable souplesse. Elle se veut d’une « disponibilité totale, mentale et sensorielle », une caisse de résonance pour des voix polyphoniques. Elle aime s’associer d’autres formes d’expression, alliant texte, piano et danse.

Jean-Maurice de Montremy, Livres hebdo, juin 2005

En langue originale

Romans

Das Bad, roman, 1989 (original en japonais)

Ein Gast, récit, 1993

Tintenfisch auf Reisen, trois récits, 1994 (original en japonais)

Das nackte Auge, roman, 2004

Schwager in Bordeaux, roman, 2008

Théâtre

Die Kranichmaske die bei Nacht strahlt, 1993

Wie der Wind in Ei, 1997

Orpheus oder Izanagi. Till, pièce radiophonique suivi d’une pièce de théâtre, 1998

Was ändert der Regen an unserem Leben?, livret, 2005

Mein kleiner Zeh war ein Wort, recueil de douze pièces, 2013

Textes courts et poésie

Nur da wo du bist da ist nichts, prose et poésie, 1987

Wo Europa anfängt, prose et poésie, 1991

Aber die Mandarinen müssen heute abend noch geraubt werden, rêve, 1997

Verwandlungen, leçons de Tübingen, 1998

Opium für Ovid. Ein Kopfkissenbuch von 22 Frauen, prose, 2000

Überseezungen. Prosa, prose, 2002

Sprachpolizei und Spielpolyglotte, prose, 2007

Abenteuer der deutschen Grammatik, poésie, 2010

Fremde Wasser, leçons de Hambourg, 2012

Essais

Talisman, critique littéraire, 1996

Lecture

Diagonal, avec Aki Takase, lecture et musique sur disque, 2002

Prix

Prix Kleist (Allemagne), 2016, pour l’ensemble de l’œuvre
Médaille Goethe, 2005
Prix Tanizaki, 2005 (Train de nuit avec suspects)
Prix Adalbert von Chamisso, 1996
Prix Akutagawa, 1993
Prix des Jeunes Auteurs, décerné par la revue Gunzô, 1991

Site de l’auteur

Portrait

Les alphabets du rêve

Télérama, 21 septembre 2005, par Michèle Gazier

En japonais ou en allemand, ses héroïnes traversent les frontières avec des mots subtils.

Quarante-cinq ans et l’air d’en avoir vingt de moins, Yoko Tawada, poète et écrivain japonais dont quatre récits ont été publiés en France, arrive à notre rendez-vous, visage lisse et parfaitement reposé. Pourtant, elle est arrivée ce matin de Hambourg où elle réside, par le train de nuit, comme l’héroïne sans nom de ses récits Train de nuit avec suspects. Pourquoi l’Allemagne ? À cause des auteurs germaniques qui sont en un sens sa famille. Dans son Panthéon intime, Kafka (certes Pragois) occupe une place privilégiée au côté du poète Paul Celan. Ou de Kleist, Büchner, E.T.A. Hoffmann… Yoko Tawada se sent proche de cette littérature entre poésie et fantastique qui a trouvé son épanouissement chez les romantiques allemands. Les deux récits qu’elle publie, Train de nuit avec suspects, écrit en japonais, et L’Œil nu, écrit en allemand, mettent en scène des personnages de femmes qui « vivent éveillées dans la logique du rêve ». Des errantes qui franchissent les frontières sans autre but que ce franchissement. « Quand on traverse des frontières concrètes, des espaces s’ouvrent au rêve. Ce sont ces espaces-là qui pour moi sont importants », note Yoko Tawada avec gravité.

Ainsi, dans L’Œil nu, la jeune Vietnamienne envoyée par son gouvernement pour participer à des réunions communistes à Moscou et qui par glissements successifs se retrouve seule à Paris. Et ne recommence à exister qu’en allant voir les films de Catherine Deneuve. Pourquoi Catherine Deneuve ? « Le premier film qu’elle voit est Indochine. Et elle est vietnamienne… Deneuve y joue un personnage à la marge, peu intégré au système colonialiste. Elle a souvent ce type de rôle de femme entre deux mondes. Et dans Répulsion, de Polanski, mon film préféré, elle est même tout à fait marginale. Mon personnage ne veut pas devenir Catherine Deneuve, elle s’attache à elle car elle l’introduit dans la culture européenne. Ce visage de femme blonde est la porte d’entrée d’un univers auquel elle n’aurait jamais eu accès. »

Pas de frivolité chez Yoko Tawada, qui réfléchit toujours avant de répondre aux questions. Pour elle, les mots sont un engagement, et ce qui nous définit le plus sûrement. Dans sa vie, dit-elle, l’écriture est tout. Le reste, cinéma, musique, apprentissage d’autres langues (l’allemand, l’anglais et bientôt le français) est « une variante de l’écriture ».

La langue de tous les jours est sans mystère. C’est celle de la littérature qui lui importe. Elle jongle avec les idéogrammes japonais et l’alphabet allemand, qui lui a permis d’écrire « je », de parler d’elle (Narrateurs sans âmes), l’emploi de la première personne étant impossible en japonais. « Je trouve passionnant qu’avec ce simple alphabet on puisse écrire tant de choses, dit Yoko Tawada. Les idéogrammes sont comme une BD. Leur lecture fait appel à une perception visuelle, on ne les décompose pas. L’alphabet, lui, invite à l’analyse. » De ce rapport aux idéogrammes, l’écrivain a gardé une certaine esthétique des mots sur la page. La forme des mots, leur dessin ont, à ses yeux, une importance aussi grande que leur musique.

Les personnages féminins de Yoko Tawada lui ressemblent. Elles savent l’importance du hasard, qui nous révèle davantage que nos projets. « Dans les ateliers d’écriture où j’enseigne, les gens ont tendance à se lancer dans des récits autobiographiques. Et c’est ennuyeux et pauvre. Moi, je leur dis : “Sortez, allez en ville, lisez les publicités, les affiches, tout ce qui vous tombe sous les yeux. Vous allez trouver des phrases qui vous parleront. Notez-les. Elles vous racontent bien mieux que vos confessions.” »

Entretiens

L’Humanité, 15 septembre 2005, propos recueillis par Alain Nicolas
World Literature Today, January-February 2006, by Bettina Brandt

Textes sur Yoko Tawada

« Spécial Japon : la relève », par André Clavel (Lire, mars 2012)
« Jeux de mots et regards croisés entre Orient et Occident », par Linda Koiran (revue Trans –, nº 5, 2008)

Textes de Yoko Tawada publiés en revue

« L’accent est le visage de la langue parlée »

Tribune dans Libération, 14 juillet 2016, traduite par les étudiants germanistes de l’université de Bordeaux-Montaigne

Lecture dans un train de banlieue

traduit par Bernard Banoun, revue Scherzo, 2002

La bivalve

traduit par Bernard Banoun, revue Passage 3, 2000