sont vraiment que cordonniers, foulons, cuisiniers et médecins qui remplissent tes discours, comme si c’était de ces gens-là que nous parlions ! " C’est bien, pour Socrate, la première question que nous devons nous poser : en quoi consiste l’excellence, quelle est la vertu propre de celui qui est capable de mener à bien une œuvre ? Il faut d’abord qu’il conçoive l’œuvre à faire. Et, les yeux fixés sur son projet, il ne recueille pas des éléments au hasard. Il choisit avec soin les matériaux qui conviennent. Ce qui fera la valeur de l’objet réalisé consiste dans l’adaptation à sa fonction. L’objet ordonné à une fin extérieure possède aussi une finalité interne, une organisation qui est l’ajustement de ses parties et qui en fait un tout. Ce qui fait l’excellence (aretè) de l’artisan c’est donc, de la conception à l’exécution, la maîtrise souveraine de la pensée sur la matière. C’est elle qui fait à la fois la valeur de l’ouvrier et la valeur de l’œuvre. C’est par elle que la plus humble technè est un paradigme. L’œuvre bien faite, l’œuvre " réussie ", est celle qui est capable de " faire " ce qu’on attend d’elle. Pour savoir ce qu’elle vaut, il faut " s’en servir ". Le but d’une tekhnè est de produire un bien, c’est-à-dire une puissance. Et elle est elle-même une puissance, c’est-à-dire qu’elle se définit comme une puissance de produire de la puissance. Que produit-elle ? Des instruments. Qui peut juger la valeur d’un instrument ? Celui qui sait s’en servir. C’est le flûtiste qui est en mesure de juger la valeur d’une flûte. C’est celui qui sait s’en servir, qui sait en jouer, qui a le droit de juger et qui peut conseiller l’artisan. Pourtant il ne sait pas faire une flûte. Le meilleur fabricant de flûtes devrait donc être le meilleur joueur de flûte. Mais il n’en est pas ainsi. Ce sont deux tekhnai distinctes et l’une est au service de l’autre. Une tekhnè reçoit ses directives d’une tekhnè supérieure. Il y a donc une hiérarchie des tekhnai. La tekhnè qui utilise peut seule déterminer formellement celles qui produisent pour elle. Le menuisier, par exemple, trouve à sa disposition, non pas, à proprement parler, des matières premières, mais des matériaux appropriés produits par des techniques subordonnées : planches fournies par le bûcheron, scies et rabots fournis par le métallurgiste. L’intelligence grecque apparaît bien chez Platon telle qu’elle s’inscrit dans la langue et dans la poésie – chez Homère d’abord – ordonnée à la réussite pratique. Est sophos, celui qui sait se tirer d’affaire dans une situation donnée. Sophia a presque toujours chez Platon un sens traditionnel et doit être traduit généralement par " compétence ". C’est l’excellence d’un " professionnel ". Socrate part de l’exemple des " métiers " quand il s’agit de définir une " vertu morale ". Quand il se demande au Livre I de la République ce que peut bien être le bien de l’âme, il conçoit sa " valeur " par analogie avec celle d’un instrument. Après avoir montré en quoi consiste le bien, ce qui fait la qualité propre d’un animal (le cheval), d’un organe sensoriel (l’œil, l’oreille), d’un outil (un couteau, une pipette), il conclut qu’une chose naturelle ou artificielle n’est pas " bonne à tout ", bonne à faire n’importe quoi. Elle " excelle " en une action, une seule. Chacune a son " œuvre propre ", idion ergon, qu’elle seule peut effectuer, et c’est à partir de là qu’on doit la définir. Voir est l’acte de l’œil, ce que l’œil seul peut faire. Bien voir est sa perfection propre, sa " vertu ". Une chose quelconque est toujours une " cause " de quelque effet. Il est remarquable que ce soit par cette voie, en partant de l’analogie de l’âme avec un objet, qu’on arrivera le mieux à saisir ce par quoi elle se distingue radicalement de tout objet. " L’âme n’a-t-elle pas une fonction, une œuvre à faire qui est bien la sienne et que nulle autre chose au monde ne peut remplir ? " demande Socrate. " Surveiller (epimeleisthai), commander (arkhein), délibérer (boulenesthai), doit-on rapporter ces fonctions à autre chose qu’à l’âme ? " Depuis le Phédon, Platon n’a jamais conçu autrement l’œuvre propre de l’âme. Remarquons qu’il ne s’agit pas d’abord de l’homme mais de l’âme en général. Il y a des âmes divines. Et le monde a une âme. Que la tâche propre d’une âme soit de gouverner est dit ici comme " allant de soi ". Cela revient à dire que son œuvre propre est politique. Ce qu’elle a à " faire " c’est une cité.

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