| La tâche du politikos aner de lhomme qui prend en charge
lÉtat, cest celle de lâme du monde. La cité
est un microcosme. Et la tâche de lâme individuelle est
de se gouverner elle-même. On voit que luvre propre dune
âme, pas seulement celle de lhomme, est ordonnée à
laction ; elle ne se définit pas dabord comme spéculative.
On verra plus loin que le " philosophe-roi " doit contempler
avant dagir, contempler pour agir. La praxis sera suspendue
à la theoria, mais on peut dire aussi que la theoria
est ordonnée à la praxis. Elle a une fin hors delle-même
qui est pour la pensée divine de créer lordre et la
beauté du monde et pour la pensée humaine dinstaurer
chez les hommes cet ordre qui est précisément la justice.
Le projet platonicien, dans la République, nest pas
laction immédiate. Létat du monde ne le permet
pas. Tant que des conditions favorables ne lui sont pas données,
le philosophe diffère laction. Il reste provisoirement à
lécart du tumulte des " affaires ". Il sagit
dans la République de définir idéalement ce
que doit être une cité juste et, à son image, une âme
juste. Le fondateur dune cité juste est celui qui assigne à
chacun sa tâche. Il veille à ce que chacun fasse ce quil
sait faire, ce quil est naturellement capable de faire, cest-à-dire
son uvre propre. Cest à partir de là que se déterminent
le rang et la place des hommes dans la cité. Car la cité juste
est celle où chacun est à sa place. Toute hiérarchie
humaine a pour fondement la hiérarchie des tekhnai. La plus
haute est la politique, " lart royal " qui sait se servir
de tous les autres. Technique des techniques, démiurgie suprême,
la politique donne son sens et sa valeur à chaque tekhnè.
Elle ordonne tout à une fin qui est lunité de la polis,
ce qui fait delle un cosmos. Comme Platon la désigne dans Le
Politique, le dialogue qui se propose de définir le politikos
anèr, le " philosophe-roi ", lart royal quest
la politique, est " autépitactique ". Il prescrit "
ce qui doit être ". En cela il est " épitactique
" et il en décide souverainement sans se référer
à une instance plus haute : il est " autépitactique
". Lart royal est paideia, nous le savons. |
La matière sur laquelle il sexerce est humaine. Il sagit
des hommes. Et il sagit de les rendre " meilleurs ", de
faire quils excellent dans leur tâche dhommes. Comme le
menuisier, comme larchitecte, le politique doit rassembler ses matériaux,
les choisir en fonction de luvre à faire, les adapter
à la fin quil poursuit. Il doit donc exceller à discerner
la valeur des êtres. Cest la " vertu " du législateur
et celle de léducateur. Que les cités " regorgent
dinjustice ", cela signifie pour Platon que personne nest
à sa place. Les cités sont envahies d" usurpateurs
". Il y a ceux qui usurpent le nom du politique, ce sont les prétendants
qui se pressent en foule autour des fonctions les plus hautes, sans posséder
la science qui seule fonde le droit de gouverner les hommes, en sorte que
le seul véritable roi, le seul qui ait le droit de porter ce titre,
celui qui détient lepistèmè politikè,
est sans titre, sans pouvoir, inconnu de tous. Cest le " philosophe
" que la foule déclare ou inutile ou pervers. Le prestige du
nom multiplie les usurpateurs. Quel nom est plus grand que celui de roi
? Qui ne voudrait le porter ? Il en est un autre qui brille aussi dun
grand éclat, nous dit Platon, celui de " philosophe ".
Or, si celui qui est digne de le porter est contraint à la retraite,
la foule de ceux qui en sont indignes envahit la place laissée vide
par les vrais philosophes. De là vient la réputation de "
corrupteurs de la jeunesse " que la foule réserve aux philosophes.
Que de contrefaçons de la philosophie ! Comment une cité,
dans un tel désordre, pourrait-elle croire que seule la philosophie
peut la sauver ? Comment admettre cette proposition folle : lÉtat
ne connaîtra le salut que le jour où les philosophes seront
rois, ou le jour où les rois deviendront philosophes ? Cest
pourtant bien le philosophe seul qui peut remettre tout en place, cest-à-dire
chacun à sa place. Doù limportance de bien reconnaître
le " naturel philosophe ". Il sagit dabord de discerner
la valeur naturelle dun être, base sur laquelle sédifie
la paideia. La question de la " nature " est celle que
se pose tout éducateur devant un être jeune : que peut-on en
faire ? |