à quoi est-il bon ? Limportant cest ce quil peut
devenir. Cest la même question que devant un outil. Mais ny
aura-t-il pas des êtres des choses mais aussi des âmes
sur qui pourra tomber ce jugement sans appel : " Il ny
a rien à en tirer ? " Un adjectif exprime ce jugement en grec
: phaulos. On le traduit généralement par " vil
" ou " mauvais ", ce qui est inexact. Platon lemploie
pour désigner une âme sans vigueur naturelle, qui ne deviendra
jamais ni criminelle ni sage. Phaulos soppose à agathos
mais non au sens où mauvais (kakos) soppose à
bon (agathos). À ce qui est " bon à quelque chose
" soppose ce qui nest " bon à rien ".
Est phaulos ce qui est sans valeur. Mais à linverse
dagathos qui na pas demblée de connotation
morale, phaulos a une connotation morale radicalement négative,
désignant ce quil peut y avoir de plus laid et de plus méprisé,
plus bas que le criminel. Les phauloi, ce sont les faibles au sens
où lentend Calliclès. " Crois-tu, demande Socrate
au Livre VI de la République, que les grands crimes et la
méchanceté consommée partent dune âme sans
valeur (ek phaulès) ? Ne serait-ce pas plutôt dune
nature forte que léducation a pervertie ? Crois-tu quune
nature faible soit jamais capable de grands biens et de grands maux ? "
Lopposition des faibles et des forts, telle que lentendra Nietzsche,
est platonicienne. Sans doute serait-il plus vrai de dire quelle est
simplement grecque.
Dans largot du " milieu " que décrit Auguste
Le Breton dans Du rififi chez les hommes, il y a un mot qui traduit
très exactement phaulos, cest hotu : "
Homme ou femme de peu de valeur, peu considérés ", lit-on
dans le glossaire qui fait suite au roman. Le regard du connaisseur (en
hommes et en femmes) a vite fait de juger celui ou celle dont " il
ny a rien à tirer ". Cest le regard que Mario,
le souteneur, porte sur les femmes. Mais il na pas su voir que le
" petit César " quil fait venir de Milan "
faiblirait " et ferait manquer toute laffaire. De ces "
faibles " dont il ny a rien de bon à attendre, on peut
redouter le pire. Ils peuvent " saffaler ", " sallonger
", cest-à-dire dénoncer et trahir. Cest
en ce sens que la |
faiblesse elle-même peut conduire au crime, celui qui na été
ni prémédité ni vraiment voulu : le crime des lâches.
La première vertu nécessaire au chef dune quelconque
" bande " est donc bien celle du législateur, celle de
léducateur, la vertu du politique : le discernement des valeurs.
Il importe de bien sentourer, de savoir sur qui on peut compter. Cest
la vertu de lartisan, celle qui le guide dans le choix des matériaux.
Et nous voilà ramenés à lexemple qui sert à
Socrate de point de départ dans lanalyse de la vertu éthique.
Le discernement de la valeur des hommes est le plus souvent rapporté
à une sorte de " flair ". À cette image commune,
Platon entend donner un sens philosophique en faisant du chien lanimal-philosophe
par excellence, celui qui sait distinguer lami de lennemi, aussi
ardent à défendre les siens quà se battre contre
ceux qui les menacent. L" animal philosophe " perçoit
avec un sens très subtil et très sûr ce qui lui est
" connaturel ". Ce qui sera le fondement de la philosophie de
la connaissance exposée aux Livres VI et VII la sungeneia
est posé ici par Platon comme une vertu de lintelligence
(qui sera analysée comme sagacité ankhinoïa
par Aristote). Paradoxalement, elle est aussi nécessaire au
brigand au tyran quau philosophe-roi.
Au Livre IV, Platon établit que la cité juste et
à son image lâme juste est nécessairement
fondée sur une assise solide, sur les quatre vertus que la tradition
appellera " cardinales ". Or ce qui doit retenir ici notre attention,
cest quil nest pas une seule de ces vertus que lon
puisse refuser à un homme capable de grands crimes. Ne faut-il pas
une " nature grande et forte " pour entreprendre et mener à
bien une action criminelle dune réelle ampleur ? pour la concevoir,
la vouloir, assumer tous les risques de ce quon peut appeler un grand
dessein ? Ne doit-il pas être " sage en ses conseils "
(euboulos), capable de prévoir et de commander, capable de
dominer par la pensée, dutiliser et de coordonner tout ce qui
peut servir ses desseins ? capable surtout de " saisir " le
moment favorable, loccasion propice, ce que les Grecs ont appelé
kairos, |