Car les auteurs avec qui j’avais l’habitude de travailler m’ont appris à définir ce qu’est véritablement la fidélité à un texte – qui n’a rien à voir avec la littéralité. Ils me disaient : dis ce que tu veux dire, pourvu que ça sonne bien, que le rythme soit juste. Et peu importe la succession des mots dans le texte original.
Je me souviens que j’étais en Corse lorsque je me suis lancée ; la veille de mon anniversaire, je me suis dit : je commence demain. Mais je ne pouvais pas commencer par la première phrase, cette phrase qui est connue de tous les Espagnols dès l’âge où ils vont à l’école : En un lugar de la Mancha de cuyo nombre no quiero acordar-me… Tout espagnol, qu’il se respecte ou pas, la connaît. Et je me suis dit : c’est impossible de commencer par ça. Ce n’est pas seulement la première page, mais les sept ou huit premières pages qui sont connues de tous les hispanistes pratiquement par cœur, qui me paralysaient complètement. Alors j’ai commencé par la deuxième partie. Je me suis dit qu’au bout de quatre ou cinq cents pages, j’aurais peut-être l’audace d’attaquer le début. Et ça s’est passé comme ça. Trois ans plus tard, lorsque j’ai eu fini la seconde partie, j’ai pu aborder sereinement la première. Et cette fameuse première phrase. Mais c’était très bizarre. C’est comme si vous aviez connu quelqu’un à quarante ou quarante-cinq ans, et tout à coup vous le rencontrez, mais il n’a que vingt ans ! Vous vous dites, attendez, c’est le même ? Qu’est-ce qui se passe ? Parce que le texte, la syntaxe sont différents. C’était comme si quelqu’un d’autre, de beaucoup plus jeune, avait écrit cette première partie.

Lorsqu’on s’attaque à une nouvelle traduction d’une œuvre, c’est aussi parce que celles qui existent vous paraissent insatisfaisantes…
— Je ne connaissais pas les anciennes traductions. En bonne universitaire, je n’avais lu le Quichotte que dans sa langue d’origine. Avant d’accepter, je me suis donc penchée sur ces traductions, pour voir ce que les autres avaient fait avant moi.

Et à ma grande surprise, je me suis rendu compte que ce n’était pas du français ! Je veux dire que ce n’était pas un français qui est le nôtre, et surtout pas celui qui correspondait au texte de Cervantès : le texte de Cervantès est d’un abord très simple.

On faisait lecture de Don Quichotte aux gens rassemblés sur le parvis des cathédrales, dans les champs ou les fermes, à l’heure du repos : c’est un texte écrit pour être lu à voix haute, pas pour le silence d’une académie de lecture. Il a une période, un rythme, beaucoup plus oral qu’écrit – n’oublions pas que près de 90 % du roman est constitué de dialogues ! Enfin, il n’a pas été écrit pour être accompagné d’un tas de notes en bas de page. Or, les traductions qui existaient jusque-là en faisaient un texte savant, érudit, qu’il fallait lire en allant sans cesse consulter des notes, comme pour une thèse universitaire ! D’un grand roman populaire – de ce qui a été, il faut bien le dire, le premier best-seller de la littérature mondiale – on faisait un roman d’élite. Le résultat, c’est qu’on ne lisait plus Don Quichotte. Tout le monde connaît Don Quichotte, sait qui il est. La preuve, c’est que c’est devenu un nom commun. Don Quichotte est dans le Robert, comme Dulcinée ou Maritorne ! Mais plus personne ne savait véritablement qui il était, mis à part ce cliché de pourfendeur des moulins à vent.
Page Précédente

Retour au Sommaire

Page Suivante