le_theme_etranger
Le Thème étranger

Slovo

Nouvelles. Traduit du russe par Zoé Andreyev et Catherine Perrel

128 p.

13,79 €

ISBN : 978-2-86432-287-0

Parution : octobre 1999

C’est dans l’entre-deux-mondes que nous entraîne Sigismund Krzyzanowski. Écrivain rejeté par son temps, inadaptable, inassimilable, il déchiffre la destinée humaine dans les coutures effilochées de son pardessus, explore le temps arrêté des cadrans aux devantures des horlogers, rassemble le néant des fissures et installe des usines à fabriquer des rêves. Comme son œuvre n’a pratiquement pas été publiée et que l’écriture ne l’a jamais rassasié, il fait mendier à son héros un bol de soupe contre une pensée, ou se contente de croquer des sandwiches à la métaphysique. Et d’une plume alerte et caustique, cet infatigable étranger arpente nos solitudes dans cinq récits gaiement désespérés. Né à Kiev en 1887, ce « génie négligé », en tous points inclassable, finira ses jours à Moscou en 1950 dans un isolement total, laissant derrière lui une œuvre abondante, très diverse et quasiment inédite.

Extrait

— C’est ici que notre rencontre a eu lieu, à cette table où nous sommes maintenant assis. Rien n’a changé depuis : mêmes dos penchés sur les assiettes, même tintement nickelé des cuillères contre le comptoir, mêmes paraphes de givre sur la fenêtre et, de temps à autre, le frottement du ressort de la porte laissant passer bouffées d’air glacé et clients.
Je ne l’avais pas vu entrer. Son dos long et son écharpe sale jetée par-dessus l’épaule firent irruption dans mon champ de vision au moment où, se penchant pour quémander, il s’attardait à une table. C’était juste là, à droite, près de la colonne. Nous autres, les habitués de ce café, nous sommes souvent interrompus par des lumpen en tous genres qui excellent dans l’art de jouer avec le réflexe des glandes salivaires. Surgissant devant une bouche en pleine mastication, une boîte d’allumettes ou un paquet de cure-dents dans leur paume sale, tendue, pour ainsi dire, en travers de l’appétit, ils savent déclencher, vite et à coup sûr, le geste qui d’un kopeck les chassera. Mais cette fois-là, le stimulus et la réaction furent autres : au lieu de répondre d’une piécette, le vieil homme à l’allure de professeur auquel s’était adressé le nouveau venu piqua de la barbe dans sa soupe, puis partit en arrière, omoplates au mur, le front sillonné d’ondes de stupéfaction. Le quémandeur soupira et, s’éloignant de la table, regarda autour de lui : qui d’autre ? Les deux manteaux d’officier près de la fenêtre et le groupe d’étudiants qui picoraient joyeusement de leurs fourchettes sur des tables accolées en désordre ne faisaient manifestement pas l’affaire. Après une seconde d’hésitation, il se dirigea droit sur moi. Une courbette respectueuse, puis :
— Ne seriez-vous pas tenté, citoyen, par l’acquisition d’un système philosophique ? Avec double perspective sur le monde : s’oriente à la fois sur le micro et le macrocosme. Conçu d’après une méthode stricte et sûre. Répond aux grandes questions… pour un petit prix.
— ?
— Vous hésitez, citoyen. Pourtant, cette conception du monde, que je suis également prêt à vous laisser à crédit, est tout ce qu’il y a de plus original ; jamais usée par aucune pensée. Vous seriez le premier à la concevoir. Moi, je ne suis qu’un simple constructeur, un assembleur de systèmes. C’est tout.
Mon interlocuteur, achoppant au silence, se tut lui aussi une minute. Mais le froncement obstiné qui resserrait ses longs sourcils ne se relâchait pas. Et, se penchant presque jusqu’à me toucher l’oreille, le marchand de systèmes conclut :
— Mais comprenez donc qu’en vous cédant cette conception, je m’en prive moi-même. N’eût été l’extrême nécessité…
Je l’avoue, je reculai ma chaise d’un mouvement inquiet : démence ou ivresse ? Mais son haleine, toute proche, était pure, tandis que ses yeux se cachaient sous des paupières maussadement baissées.
— Je vous le dis franchement : c’est un système idéaliste. Mais je ne prends pas cher.

Revue de presse

Lire, octobre 1999, Alexie Lorca

Ici, les habitants de l’Itanésie, de petits êtres aux oreilles si développées qu’ils vivent en se drapant dedans, sont un jour contraints de choisir entre l’ouïe et la vie ! Là, un voyageur échoue dans une étrange contrée qui vit de la fabrication et de l’exportation des rêves, « la supériorité de l’industrie lourde des cauchemars sur... Lire la suite