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Au bout des comédies

Collection jaune

192 p.

16,23 €

ISBN : 978-2-86432-640-3

Parution : mars 2011

Qu’elle s’exalte dans la gloire ou se dissolve dans la déchéance, la dignité humaine ne va pas sans une part d’absurde, d’ironie saugrenue, de dérision subsidiaire.
C’est ce que relève Bernanos lorsqu’il affirme que « le ridicule n’est jamais très éloigné du sublime ». Dans une suite de tableaux aussi tendres que cruels, Michel Jullien décline cette loi en l’appliquant à une galerie de héros des siècles passés. Hommes, femmes, enfants, animaux se débattent sous nos yeux, en plein risible, lorsque vacille leur destin, quand s’interrompt pour eux l’agitation vaine du monde.
Ovide chez les Barbares, Sarah Bernhardt amputée face à Roald Amundsen conquérant du pôle Sud, l’éléphant neurasthénique de Léon X enfermé au Vatican, un condamné devenu appât des sauvages sur la route des Indes, l’athlète Astylos de Crotone voué à l’anathème par ses concitoyens… toute une humanité qui, face à l’adversité du monde – guerre, racisme, ostracisme, exil, maladie –
ou en quête de prodiges dérisoires ou admirables, tantôt s’effondre, s’efface ou enchérit, tantôt consent à sa condition.

Extrait

C’est Hanno, l’éléphant du pontife, son fétiche de six tonnes. Bête obèse, pape obèse. Mais la bête a l’obésité naturelle des pachydermes quand celle de Léon X est un peu maladive pour un pape de trente-neuf ans. Il aime son éléphant, et ce qu’il aime le plus en lui c’est son œil, car l’œil n’est pas à l’échelle de l’animal, il l’a remarqué. Cette petitesse aberrante vissée deux fois aux coins de la tête rend son regard étrangement implorant, comme madré, plus perçant, une acuité visuelle claustrophobique encastrée dans un trop-plein de volume crânien. Ce qu’une pupille verrait d’une autre pupille rivée à un œilleton. Cela l’a frappé dès mars 1514, quand Hanno fit son entrée au Saint-Siège. Depuis, il s’est entretenu de cette curiosité avec ses secrétaires, Bembo, Sadolet, avec Bernardo Dovizi et son cousin Jules de Médicis, il a mené plusieurs fois Raphaël par la manche devant le pachyderme, lui a montré du doigt ce rapetissé de l’œil. Chaque fois Raphaël n’a rien dit. Et lorsqu’il requerra dans ses appartements un autre protégé, de Vinci, le barbu, le dépenaillé de la Renaissance, en lever de rideau, il lui présenta d’abord tout l’animal comme on dévoile une statue. Hanno face à Vinci, des accordéons à la peau, aux jointures, des pituites aux larmiers, Vinci impavide. Alors le nouveau pape émit sa remarque personnelle, en aparté, touchant cette disproportion de l’œil. Léonard observa, sourit, décocha un clin d’œil à Léon avant de retourner à ses traités dans le palais du Belvédère, sa résidence du Vatican.

Léon aima beaucoup Hanno. De Pline, il tenait la grande mémoire de ces bêtes, c’est dit maintes fois au livre VIII de l’Histoire naturelle, une mémoire mieux qu’un chien, dépassant l’attachement, la reconnaissance, une mémoire frisant le point de vue. Et de même que le pape s’engouffra dès le début de son règne dans un mécénat boulimique, il voulut s’inscrire par le canal de la rétine dans la mémoire de son éléphant. C’est pourquoi une fois par jour (parfois pas mais parfois deux), Jean de Médicis, second fils de Laurent le Magnifique, juste pontife, engoncé, enfilait sa mosette sur son surplis, passait dessus son mantum à fond de satin rouge, se coiffait du camauro brodé d’un liseré d’hermine et, en mules papales, à pas souples, allait écraser la luzerne (une centaine de kilos sous la foulée), passait l’allée d’oliviers des jardins, longeait les conifères, les cyprès, les friches vaticanes, butant sur les vestiges du cirque de Néron, des chicots de pierre.

Au pavillon d’Hanno, cela commençait par des conciliabules avec Giovanni Battista Branconio dell’Aquila, son chambellan, devenu le chambellan de l’éléphant. Passé les palabres, pour l’effet de mémoire, cela se poursuivait en retrouvailles tactiles, entre Hanno et Léon, sous le regard des cornacs pontificaux. Ses doigts à bras levés brossaient les rugosités d’un grand pan de fesse – quelque chose dans le geste qui plus tard sera celui des poseurs d’affiches –, câlinaient un mètre carré de stries cutanées, parcheminées, un craquelé poussiéreux d’où chutaient des boulettes terreuses bien qu’Hanno fût brossé au balai à longueur de journée. Debout au pied d’une cuisse dépassant de beaucoup son calot d’apostat, son ventre effleurant le jarret, Léon contemplait le galbe ventru d’Hanno puis, de là, passait à la trompe, cette main qui est le nez. Avec ce tube annelé il s’amusait, faisait des passes, se haussait sur la pointe des mules en riant quand Hanno le dressait en spirale vers le ciel. Et le bout du groin retombant allait parfois souiller l’étoffe de lin, qu’importe. Au cou du pachyderme, dessous un petit menton si talonné et discret qu’il ne pouvait ravaler toute la langue chassieuse, une clochette tintait. Elle tintait au moindre pas. Elle tintait à intervalles réguliers, sous les vents coulis, lorsque Hanno déployait ses deux membranes avachies, feuilles d’oreilles clairsemées de crins aléatoires. Une fois, l’animal éternuant, la clochette se dégonda.

Revue de presse

La Liberté, 28 mai 2011, par Alain Favarger

Le cabinet de curiosité

Après un récit d’enfance, Compagnies tactiles (Verdier, 2009), remarqué par Jean-Pierre Richard, Michel Jullien nous revient avec un recueil de textes insolites, qui pourrait être à la littérature ce que les cabinets de curiosités étaient à la peinture du 17e siècle. Des objets fascinants, sinon d’habiles constructions esthétiques. En une quinzaine de textes, l’essayiste... Lire la suite

Le Figaro littéraire, 21 avril 2011, par Patrick Grainville

Un cabinet de curiosités

Michel Jullien. L’écrivain propose une succession de récits ironiques, fantasques et philosophiques.

Les différents récits de Michel Jullien télescopent toutes les époques, tous les pays. Ce sont des nouvelles, des documents, des fables, des chroniques, des contes ironiques, barbares, fantasques et philosophiques qui composent un cabinet de curiosités alléchantes. Xerxès... Lire la suite

Libération, Cahier Livres, 7 avril 2011, par Éric Loret

Légendes d’orée

Étrange fusée (trait diatonique, terrier de renard) que ce second livre d’un auteur discret, éditeur d’art, né en 1962. Exercice de mise à l’os, en huit diptyques et une charnière. Les textes sont des tableaux aux héros historiques (Ovide exilé et perdant son latin chez les Daces) et curiosités de cabinet : le lynchage... Lire la suite

Le Matricule des anges, avril 2011, par Jérôme Goude

Chacun sa chimère

Sur l’estrade d’Au bout des comédies, Michel Jullien brosse le tableau kaléidoscopique d’une humanité chancelante.

En l’an 8 après J.-C., Auguste condamne Ovide à l’exil, loin des sept collines de Rome, sur les bords du Pont-Euxin, à Tomes. Cerné par les barbarismes d’un assortiment de peuplades mal dégrossies, l’auteur des Métamorphoses se claquemure dans... Lire la suite

Transfuge, avril 2011, par Damien Aubel

L’impuissance de l’art

Deuxième livre de Michel Jullien, Au bout des comédies, est un recueil de brèves biographies poétiques. Une réflexion sur les rapports entre l’art et la vie, aussi jubilatoire que tragique.

Oubliez les pavés indigestes : une biographie peut être un concentré de vie, resserrée sur quelques pages d’une écriture savoureusement baroque. Avec Au bout des... Lire la suite

Livres hebdo, 18 février 2011, par Fabienne Jacob

Abyssale adversité

Dans ces récits, Michel Jullien sonde les consciences de personnages saisis à un moment crucial de leur destin. Les partisans de Sainte-Beuve en seraient marris. « Né en 1962. De puis 1988, éditeur de livres d’art. » Voilà en tout et pour tout le menu fretin qu’on a pu pêcher dans l’épuisette biographique pour Michel... Lire la suite