Correspondance avec Alexandre Soljenitsyne et Nadejda Mandelstam

Slovo

Traduit du russe par Francine Andreieff

168 p.

13,79 €

ISBN : 978-2-86432-205-4

Parution : septembre 1995

Rendu à la liberté en 51 après avoir traversé l’expérience des camps les plus durs du stalinisme (notamment les terribles mines d’or de la Kolyma), Chalamov entreprend avec une ardeur farouche de renouer – à travers son œuvre mais aussi grâce à une foisonnante correspondance – les liens rompus avec la vie et la création.
L’interlocuteur privilégié est d’abord Alexandre Soljenitsyne. Chalamov confronte, avec celui qui fut le premier à défier aux yeux du monde le système communiste, sa vision de l’internement concentrationnaire. Il rend hommage à Une journée d’Ivan Denissovitch qui vient de paraître, mais il n’en dispute pas moins avec son auteur de tous les détails qui font la force, la vérité du témoignage et la nouveauté d’une écriture.
Jugeant cette terrible traversée comme un temps absolument funeste, il définit ce que signifie dès lors à ses yeux écrire sur les camps et fait ainsi apparaître, entre lui et le grand prophète slavophile, une fracture qui est encore aujourd’hui au cœur d’une vive polémique.
Par ailleurs, Chalamov exprime son enthousiasme à Nadejda Mandelstam (la compagne fidèle du grand poète du même nom) pour son livre Contre tout espoir, large fresque parcourant le monde artistique du XXe siècle russe. Ainsi naît une grande amitié dont témoignent ces échanges épistolaires. Quelques lettres à des amis du camp viennent compléter le volume.

Extrait

Extrait d’une lettre de Chalamov à Soljenitsyne

Je ne partage pas votre opinion sur la permanence de la forme romanesque. Le roman est mort. C’est justement pourquoi les écrivains s’acharnent à se justifier, affirmant que tout est pris sur le vif, que les noms de famille eux-mêmes sont conservés. Le lecteur qui a vécu Hiroshima, les chambres à gaz d’Auschwitz, les camps de concentration, qui a été témoin de la guerre, verra dans toute fiction une offense. Pour la prose d’aujourd’hui, pour celle de demain, l’important est de dépasser les limites et les formes de la littérature. Non pas de décrire de nouveaux phénomènes, mais de créer de nouveaux procédés narratifs. Une prose où n’entreraient ni descriptions, ni caractères, ni portraits, ni développement est possible. La vie est un document tel (L’Instruction de Weiss n’en est qu’une ébauche, un brouillon mais avec un début de vérité). Lioubimov et la Taganka. Tout cela ne doit pas être du littéraire mais se lire d’un souffle. Non un document mais une prose, ressentie, comme un document. J’ai plus d’une fois voulu vous exposer le fond des choses et je choisis le moment où je vous félicite pour votre roman, pour la victoire qu’il représente sous sa forme classique, canonique, mais par là même conservatrice. L’expérience nous dit que ce sont les idées banales, exprimées sous une forme des plus primitives qui ont le plus d’audience. Je ne parle pas ici de votre roman, mais dans Le Pavillon des cancéreux, ces héros et ces idées existent (le malade qui lit dans sa chambre Ce qui fait vivre les hommes).
Dans le roman, Guerassimovitch, Abramson sont très bien, surtout Guerassimovitch. Liova Roubine, très bien. Le drame qui se noue entre Roubine et Innokenty est montré avec beaucoup de finesse, avec élégance. Le sourire de Bouddha est hors roman. Par son ton même. On ne sent pas le sang versé derrière la plaisanterie. (Les problèmes que nous posons ne supportent pas la plaisanterie.)
Spiridon est faible, surtout si l’on se réfère au thème des mouchards et des fayots. Parmi les paysans, beaucoup étaient des mouchards. Le portier d’origine paysanne est obligatoirement un fayot, il ne peut en être autrement. Ce personnage ne peut correspondre à l’image symbolique du peuple souffrant. Plus faibles sont les portraits de femmes. La voix de l’auteur se disperse entre mille visages. Nerjine, Sologodine, Roubine, Nadia, Abramson, Spiridon et même Staline dans une certaine mesure insaisissable.
Ce roman est un témoignage clair et fort de l’époque, une mise en accusation convaincante. Contre l’idée que toute cette charachka et des centaines d’autres identiques ont pu être créées et qu’on y travaillait avec acharnement, dans le seul but d’identifier l’auteur d’une conversation téléphonique à l’intention du « grand coupeur de pain » comme on l’appelait en Kolyma.

Revue de presse

Le Matricule des anges, 20 novembre 1995, par Eric Naulleau

Avec mon pire souvenir

Varlam Chalamov (1907-1982) restera dans ce siècle comme l’auteur du chef-d’œuvre de la « littérature concentrationnaire » et peut-être de la littérature tout court : les Récits de Kolyma (La Découverte/Fayard 1986). Pour y évoquer ses dix-sept années passées au cœur même de l’enfer stalinien – les mines d’or du Grand Nord soviétique – l’enfant de Vologda usa d’une encre indélébile,... Lire la suite

La Quinzaine littéraire, par Christian Mouze

Écriture et camps

Une partie de la correspondance de Varlam Chalamov (1907-1982), surtout adressée à Soljenitsyne et à Nadjeda Mandelstam. Toutes les réponses n’y sont pas, notamment celles de Soljenitsyne qui n’a pas donné son autorisation. L’ensemble n’en constitue pas moins une réflexion cohérente sur l’écriture que Chalamov n’entend pas séparer de l’expérience des camps.... Lire la suite