Revue Faenas, nº 3
Naissance de la passion

Faenas

112 p.

13,18 €

ISBN : 978-2-86432-201-6

Parution : mai 1994

Sommaire

José Barthes, Papier journal

José Bergamín, L’Espontaneo

Jacques Durand, Ramón, Ramón

Marcel Carayon, Manuel Enriquez, matador de novillos (deuxième partie)

Rudyard Kipling, Le taureau qui pensait

Jacques Maigne, Immergé, pris

Antoine Martin, L’enfance de l’art

Pedro Meca, Histoire de courir (entretien)

Alain Montcouquiol, Chez Concha

Jean de Reynier, Toros y pesetas

Jean Rossi, La passion brève et fulgurante de François Japrissot

Manolo Vásquez, Vouloir et pouvoir devenir torero

Extrait

 

Éditorial

 

« Je me forgeais des aventures et j’inventais la vie… »

Il y a peu de chances que Fiodor Dostoïevski ait assisté dans sa jeunesse à la moindre corrida. Il a pourtant résumé à merveille le rêve insensé des gamins des taureaux… Ceux qui, un jour, croisent à jamais le souffle noir et mystérieux. Ceux-là sont perdus pour la vie, celle d’en bas, et pour les administrations…

Mais comment naît-il, ce tumulte dans lequel la raison aurait si peu sa place ? Que croisent-ils comme fantômes, ces enfants dont la vie bascule ? Qu’avait-il vu, Joselito, José Gomez Ortega, presque sur son berceau, pour retenir autour de lui la foule des passants alors qu’enfant, à l’Alameda de Hércules, il toréait de salon sur le trottoir de Séville ? Et Vicente Pastor, en qui seuls les voisins de son quartier de Lavapies à Madrid ont cru, pendant ces longues années où inlassablement, sa blouse grise d’employé sur le dos, il sauta dans les arènes pour toréer, pieds joints, les taureaux emboulés des fins de spectacles ? Et Jaime Ostos, fils de cultivateurs promis à la carrière de pilote d’avion qui, un jour par hasard dans une partie de campagne, croisa une vache brave et fit basculer sa vie ? Et Manolito Bienvenida, quatrième du nom, que son père, en 1922, est obligé d’enfermer chez lui, à Séville, pour l’empêcher de sauter d’espontaneo dans une corrida de Miura ? À la décharge du père, il faut préciser que Manolo n’est alors âgé que de dix ans…

L’espontaneo est évidemment une des figures les plus lumineuses de cette passion. Ce jeune exalté qui vous saute sous le nez pour bondir en piste et voler trois passes à un taureau (le plus souvent lorsque le torero ne casse pas trois pattes à un canard). Son geste bouleverse de manière irrésistible la corrida, cette chose pensée tout entière pour ne jamais risquer de l’être. Subitement, au milieu du règlement en marche, de l’ordre contraint qui semble vouloir enserrer au plus près l’art et la beauté pour les faire jaillir, un trait, une rayure, un gosse fou vient redonner à tous le goût réel et juste de tout ce qui se joue.

Seule la passion incite parfois à faire les choses comme elles devraient l’être. Seule la passion incite parfois à les casser. Bien peu de gens se souviennent aujourd’hui d’Alain Steva, employé en 1969 au tri postal de Marseille. Il passait ses journées libres à courir la Camargue, sa cape sous le bras. Il avait croisé ses fantômes, et savait qu’il ne pourrait plus jamais vivre sans les taureaux. Un soir d’hiver, il est parti dans les marais, une pierre au cou, pour se perdre. Tous ceux qui croisent un jour sur leur chemin cette étincelle, « ce ver, disait Nimeño II, ce petit ver qui te ronge le ventre », tous ceux-là ne s’en remettront pas. Certains réussiront à croiser les taureaux plus souvent que de raison, parfois même à en faire leur métier. Les autres feront semblant. Dans les deux cas, il ne leur reste plus qu’à se forger des aventures, à s’inventer la vie.