Je veux me divertir

Verdier/poche

Récit extrait de Maîtres et Serviteurs (Verdier, 1990)

80 p.

6,00 €

ISBN : 9782864327356

Parution : juin 2013

« Qu’est-ce qu’un grand peintre, au-delà des hasards du talent personnel ? Ce peut être un homme qui a cru assouvir par la maîtrise des arts la toute-puissance du désir, à ce divertissement noir a voué son œuvre, jusqu’à ce que son œuvre, ou sa propre conscience, lui dise que l’art est là justement où n’est pas la toute-puissance : j’ai appelé cet homme par commodité Watteau. »
Pierre Michon

Extrait

Dans sa jeunesse, ne pas avoir toutes les femmes lui avait paru un intolérable scandale. Qu’on m’entende bien – lui, on ne peut plus l’entendre : il ne s’agissait pas de séduire ; il avait plu, comme tout un chacun, à ces deux, sept, trente ou cent femmes qui à chacun sont imparties, selon sa taille et sa figure, son esprit. Non, ce dont il enrageait, dans la rue, dans les coulisses et les échoppes, à la table de tous ceux qui l’accueillirent, chez les princes et dans les jardins, partout enfin où elles passent, c’était de ne pouvoir arbitrairement décider de disposer d’une, épouse du mécène, fillette ou vieille catin, de l’index la désigner, qu’à ce geste elle vînt et tout aussitôt s’offrît, et que la jetant là ou l’emportant ailleurs, tout aussitôt il en jouît. Qu’on m’entende encore : il n’était pas question de les y contraindre, qu’une loi ou quelque autre violence les y contraignit ; non, mais qu’elles le voulussent comme il les voulait, indifféremment et absolument, que ce désir leur ôtât tout discours comme à lui-même il l’ôtait, que d’elles-mêmes enfin elles courussent au fond du bois et muettes, allumées, sans le souffle, s’y disposassent pour qu’il les consommât, sans autre forme de procès. C’est bien là ce qu’il me dit, ce soir de juillet, entre deux quintes, et plus crûment que je ne le rapporte : il voulait un passe-droit ; le don multiple qu’il attendait était son dû, mais il ne me dit pas en paiement de quelle dette, qui ne lui fut jamais remboursée et dont l’énormité, l’outrecuidance, le faisaient rire de lui-même ; il n’en appela pas ; il voulait se taire, il voulait qu’on s’offrît à ce silence ; et que dans toutes ces robes il fût la seule main, avec pour tout commentaire celui, pétillant comme un langage, des retroussis de soie à l’instant forcené. Il n’en toucha pas un écu, évidemment, il voulait trop ou trop peu. Peut-être en cela était-il tous les hommes ; mon état ne me permet guère d’en juger et d’ailleurs, je vis retiré.

Revue de presse

Le Soir, 6 juillet 2013, par Pierre Maury

Pierre Michon aime le court et on aime sa manière de faire court. Inspiré par le peintre Watteau, ce texte extrait de Maîtres et Serviteurs donne la parole au curé de Nogent et déploie un style somptueux. Devant sa toile, l’artiste ébauche de grands gestes qui finissent en petites touches, comme s’il devait se lancer de loin... Lire la suite

Télérama, 10 juillet 2013, par Nathalie Crom

Top poches

Portrait sensible du peintre Watteau, par touches légères, signé Michon.

De l’ouvrage de Pierre Michon, Maîtres et Serviteurs (1990), consacré à trois peintres, Goya, Watteau et un disciple de Piero della Francesca, les éditions Verdier ont eu la bonne idée d’extraire les pages concernant le second pour constituer le présent Je veux me divertir. Récit biographique... Lire la suite

Le Monde des livres, 28 juin 2013, par Éric Chevillard

L’écrivain et son modèle

Recueillir ou extraire, l’écrivain souvent semble partagé entre ces deux réflexes et ne céder à l’un que pour mieux exciter l’autre. Tenté par l’exhaustivité ou captivé par le détail seul, fresquiste ou fétichiste, il est encore déchiré par cette contradiction dans son rapport à l’œuvre qu’il élabore au fil du temps.... Lire la suite

Radio et télévision