La Langue
suivi de Mal placé, déplacé

Collection jaune

Théâtre

96 p.

9,13 €

ISBN : 978-2-86432-325-9

Parution : septembre 2000

Dans un bistro désert d’une petite ville, deux personnages dialoguent : la serveuse, venue de la campagne, et un client de passage, qui semble être ce qu’on appelle un « intellectuel ». Ils parlent « pour rien », ou plutôt : pour échapper à la monotonie, à l’ennui, à la tyrannie du stéréotype : calamités qu’ils éprouvent tous deux, mais évidemment pas de la même façon.

Ce dialogue ne va donc pas de soi. Il se hasarde, c’est une histoire progressive de séduction/éducation mutuelles, l’invention d’une fantaisie commune par la liberté des mots. D’abord, de fréquentes incompréhensions l’interrompent. Dans le silence ouvert par ces crises de non-parole s’élève – si l’on peut dire – une « voix » bredouillante, grommeleuse, qui est probablement celle de la télévision, ou d’une radio. Mais il serait trop simple de la réduire à cela. Elle est plus généralement celle des nouveaux maîtres. Elle émet un magma de lieux communs, dans une langue faiblement articulée. Cette « voix » de personne, aussi éloignée de la langue « littéraire » que de la langue « populaire » (pour faire vite), enfin, des langues matérielles, nous ne l’entendons, ne la lisons que trop, il nous arrive même de l’utiliser. À la fin, elle s’« incarne » en une sorte d’ectoplasme. Parce que cette chose-là, en effet, ne cesse de se réaliser – sans jamais être personne.

Quelques-unes des idées mises en scène dans La Langue, il m’était arrivé de les exprimer, autrement formulées, dans une conférence : il n’a donc pas paru complètement incongru d’en publier le texte à la suite. Son titre, Mal placé, déplacé, sonne pour moi comme un programme, j’oserais presque dire, politique…

Extrait

Mal placé, déplacé

Mal placé : c’est donc ainsi que se sentait Chateaubriand, tout Pair de France qu’il était, et c’est le mot que je voudrais commenter et développer. C’est un heureux hasard (un hasard tout de même, je le reconnais) qui fait d’Homère, figure fondatrice de la littérature, en Occident tout au moins, un être plus qu’à demi chimérique, dont on ne connaît que des vies romancées, à commencer par celle qu’en donne Plutarque, et dont on ne sait ni d’où, ni qui il était, ni même s’il était une seule et unique personne. Ainsi le plus ancien des écrivains devient-il un paradigme pour la situation moderne de l’écrivain, qui est d’être sans place, de ne pouvoir se satisfaire d’aucune, d’être en permanence et par essence déplacé, privé de tout asile jusqu’à celui de lui-même. Le premier ennemi de la littérature se nomme, et ceci dans beaucoup de langues, de celles en tout cas dont j’ai quelque connaissance, lieu communcommonplacelugar comúnluogo comune, obchtchié miesta : expressions dans lesquelles je vous invite à voir une façon qu’ont les langues de dire que la littérature est essentiellement sans feu ni lieu, qu’elle répugne à ce qui prétend l’enclore dans la prison d’une place. Songeons d’ailleurs aux connotations serviles du mot « place » : de qui disait-on, autrefois, qu’il était « placé », sinon d’un domestique ? Veut-on de la littérature domestique ?

 

Ce n’est pas l’affaire de l’écrivain d’être le porte-parole ou le mythographe, ou le domestique, d’un peuple, ni d’une classe ou d’un groupe social, ni d’une époque (ni, moins encore, de « l’avenir »), il est plutôt de sa nature (de son étrange fureur) d’être un inclassable, un asocial, un « mal placé », un dérangé, c’est-à-dire un pas rangé, pas rangeable du tout. Il parle de son temps en y étant aberrant, de lui-même en étant hors de lui. Toute détermination lui est un ennemi. La littérature elle-même, cette cité vénérable, il faudra que, la respectant, y habitant jusqu’à un certain point, il se propose aussi d’en subvertir les lois, d’en renverser les idoles. Il est un héritier de toute son histoire, nul n’écrit sans Homère, Rabelais, Shakespeare, etc., et en même temps son premier devoir est de renier l’héritage, de tenter le vain sacrilège d’une nouvelle fondation. Si l’on se satisfait un instant de la fiction selon laquelle la littérature serait quelque chose comme une civilisation, le premier devoir d’un écrivain qui ne prendrait pas tout à fait à la légère ses responsabilités serait d’être un barbare ; et il faut ajouter aussitôt que le second serait d’être ce barbare que Borges montre dans l’Histoire du guerrier et de la captive, et qui, ébloui par la forme miraculeusement belle d’une ville, par rapport à laquelle il sent qu’il n’est qu’un enfant ou un chien, meurt en défendant Ravenne, c’est-à-dire Rome, contre les siens.

Revue de presse

Actualité des religions, décembre 2000

Le poids des mots…

Des mots pour dénoncer d’autres mots, ceux de la bouillie médiatique, des lieux communs et des stéréotypes, mots carton-pâte, remâchés, ressassés, vidés de tout sens, mots de la télé, de la radio, des discours politiques, des affiches publicitaires, mots de l’incontournable – et un cliché, un ! – communication. Voilà une gageure qu’Olivier Rolin relève avec... Lire la suite

L’Humanité, 16 novembre 2000, par Jean-Claude Lebrun

La langue au menu

On ne saurait trop recommander la lecture d’un précieux petit livre d’Olivier Rolin paru au début de l’été. Avec un titre La Langue, qui affiche tranquillement le programme et va droit au but. Cela se présente comme un simple dialogue, dans la salle déserte d’un bistro du nord de la France, entre un... Lire la suite

Le Matricule des anges, 15 novembre 2000

Dans un bistrot où personne n’entre, elle est serveuse. Lui, un intellectuel qui fuit ici un amour perdu. S’il la regarde comme une Emma Bovary, il se voit comme un Don Quichotte et les moulins contre lesquels il se bat parlent mal dans le poste de la radio. Les mots les rapprochent. Lui veut l’emporter... Lire la suite

Le Monde, 20 octobre 2000, par Robert Redecker

La langue et son enjeu

Pour Rolin, la littérature n’appartient ni à une place ni à un terroir, elle n’exprime ni une glèbe ni l’adhésion à une époque, elle ne traduit pas le bruit de son temps ; non, elle est atopique, elle est l’expérience de l’altération de la langue par laquelle les langues résonnent dans... Lire la suite

La Liberté, 7 octobre 2000, par J. S.

Olivier Rolin nous tire (le portrait de) la langue

Commandé par France Culture, un texte comme manifeste pour une écriture vivante.

En juillet dernier était créé en Avignon La Langue, texte d’Olivier Rolin commandé par France Culture. Aujourd’hui c’est un petit livre riche et tout d’abord déroutant.

Dans un bistrot, un client parle avec une serveuse.... Lire la suite

Indications, septembre 2000, par J.-L. D.

Dans un bistrot désert où un poste (de télé ? de radio ?) déverse sa confuse logorrhée de stéréotypes, un client de passage bavarde avec la serveuse. De prime abord, la rencontre parait bien improbable entre cet intellectuel fatigué qui tient des propos énigmatiques et cette campagnarde méfiante qui ne semble guère accessible aux subtilités du langage... Lire la suite

Lire, septembre 2000, par Pierre Assouline

La langue pour seule patrie ? Olivier Rolin dénonce là un lieu commun, donc une notion périmée. Il le dit dans un bref texte publié à la suite de La Langue, intitulé Mal placé, déplacé pour faire écho à un passage des Mémoires d’Outre-tombe dans lequel Chateaubriand s’interrogeait : « Pourquoi suis-je venu à une époque où j’étais si mal placé ? » Rolin tient que... Lire la suite

Page des libraires, septembre 2000, par Renaud Ego

À langues trop tirées

D’un côté, il y a la télévision qui, ne disant rien, parle à tout le monde, de l’autre la littérature qui parfois dit beaucoup, comme La Langue, et mériterait de nombreux lecteurs.

C’est un drôle d’endroit pour leur rencontre : un café quelque part au milieu de nulle part. Elle est serveuse, jeune... Lire la suite

Le Soir, 30 août 2000, par Pierre Mertens

« Personne ne parle comme tout le monde »

Olivier Rolin retourne aux sources de la langue.

Olivier Rolin est un grand voyageur. Plus précisément : il aurait la « sensibilité géographique ». Entendez par là que ce qu’il va chercher à Port-Soudan, ou en Russie, et autres « paysages originels », pour reprendre une expression de lui, bref : des... Lire la suite

Radio et télévision

La Langue a fait l’objet d’une commande de France Culture pour une création originale donnée le 12 juillet 2000 dans le cadre du Festival d’Avignon. Les deux voix du dialogue  étaient interprétées par Anouk Grinberg et Didier Bezace, Marc Betton faisant la « voix de personne ». La réalisation était due à Blandine Masson.