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La Pitoyable Histoire de Leo Singer
(Selige Zeiten, brüchige Welt)

Der Doppelgänger

Roman. Traduit de l’allemand (Autriche) par Christine Lecerf

448 p.

19,27 €

ISBN : 978-2-86432-327-3

Parution : octobre 2000

Vienne, 1965. Leo Singer, étudiant en philosophie, s’éprend de Judith Katz. Tous deux ont grandi loin d’Autriche, au Brésil, où leurs parents, avant la guerre, ont fui le nazisme. Leo croit avoir trouvé en Judith la femme de sa vie, mais il ne cherche dans l’amour que l’énergie nécessaire à la réalisation de son grand œuvre philosophique, dont l’ambition démesurée, teintée d’hégélianisme caricatural, serait de mettre un point final à l’histoire de la pensée. Grande lectrice du Tristram Shandy de Sterne, Judith saisit les ridicules de Leo, mais elle se laisse attendrir par cet étrange chevalier servant. De Vienne à São Paulo, en passant par Venise, l’histoire de Judith et de Leo ira pourtant d’échec en échec. C’est que Leo a construit sa vie pitoyable, comme son œuvre inexistante, sur le mensonge et les faux-semblants. Même la chance qui, à São Paulo, fera de lui un homme riche, ne servira qu’à mettre en évidence son impuissance fondamentale, jusqu’aux ultimes péripéties de ce roman riche en rebondissements.
À mi-chemin entre Robert Musil et Woody Allen, avec un talent de conteur hors du commun, l’humour féroce de Robert Menasse dresse le constat tragi-comique de la faillite d’un intellectualisme dévoyé avide de penser la fin de l’histoire, et qui sombre dans la bêtise par soif d’absolu.

 

Cet ouvrage a reçu le Prix Doderer 1991.

Extrait

C’était une belle soirée !
Oui, dit Leo, dis, je ne peux vraiment pas monter chez toi ?
Il avait presque la voix cassée, il était hors de lui, aveugle, sourd et muet.
On se rappelle demain, d’accord ? Dors bien ! dit Judith en souriant et en descendant de la voiture ; il aurait voulu pouvoir crier, mais tout ce qu’on entendit, ce fut un bruit de gorge sourd et rauque, et le claquement de la portière qui se refermait.
Plutôt que de l’aimer, il aurait préféré être Judith : ce qu’il voulait, ce n’était plus la prendre dans ses bras, mais être elle – comme il aurait pu alors s’aimer lui-même ! En rapport aussi étroit et aussi intime avec lui-même, il serait volontiers retourné chez lui se coucher.
Il démarra, empoigna le volant pour faire demi-tour et appuya sur l’accélérateur tout en essayant dans le même temps d’observer dans le rétroviseur Judith en train d’ouvrir la porte de son immeuble. Il eut le temps de voir que Judith se retournait encore une fois vers lui, puis son image disparut du rétroviseur comme si elle en avait été effacée, Leo tourna la tête en arrière, il y eut alors un grand bruit, suivi d’une secousse qui propulsa la partie supérieure de son corps vers l’avant : en voulant faire demi-tour, Leo était allé heurter un arbre qui se trouvait de l’autre côté de la chaussée.
D’un regard dépité, il fixait l’arbre qu’il voyait si près du pare-brise qu’on aurait dit qu’il sortait du coffre, il descendit ensuite de la voiture et constata les dégâts. Le choc avait été frontal, le pare-chocs et le coffre de sa coccinelle étaient enfoncés en forme de V, les phares de la voiture étaient à l’oblique, rentrés vers l’intérieur tels deux yeux qui louchent, l’un d’eux était cassé. Soudain Judith fut là, près de lui.
Si c’est un truc que tu as inventé pour monter chez moi, c’est peine perdue, dit-elle, tu vas devoir quand même rentrer chez toi.
Leo remit un pied dans sa voiture et la poussa quelques mètres en arrière. Il contrôla ensuite si les roues, malgré la tôle enfoncée, avaient suffisamment de jeu dans l’aile pour avancer ; la voiture était effectivement dans un état qui devait lui permettre de rouler jusque chez lui. Il se retourna vers Judith et se rendit compte alors seulement de ce qu’elle avait dit, il était totalement déconcerté mais elle avait déjà disparu, il vit seulement le souffle de sa propre respiration fendre l’air froid, telle une flèche de fumée, en direction de la porte close de l’immeuble de Judith. Il rentra lentement chez lui, dans le septième arrondissement, traversant les rues de Vienne, désertes la nuit, et tous les gestes qu’il accomplissait en route, toutes ses pensées qui piétinaient sur place n’obéissaient qu’à une seule idée : Judith. C’était de l’amour qui faisait presque mal, et de la haine, une haine sourde et profonde. Il y eut comme un claquement de porte rageur lorsque Leo referma bruyamment la porte d’entrée derrière lui, mais ce n’était là qu’un geste d’ivresse incontrôlé, il renonça à allumer la minuterie du couloir et trébucha quelques pas plus loin, il avait failli tomber.

Revue de presse

Livres hebdo, 6 octobre 2000, par Véronique Rossignol

L’Autriche résistante chez Verdier

Les éditions Verdier sortent simultanément trois romans autrichiens, trois écrivains, opposants déclarés à Jorg Haider. Un geste de solidarité politique.

L’Autriche, ce n’est pas Haider. Du moins pas que cela. Pour le prouver, les éditions Verdier font paraître simultanément les livres de trois écrivains autrichiens contemporains qui incarnent chacun... Lire la suite

Le Temps, 21 octobre 2000, par Françoise Blaser

Un héros à la triste figure

Robert Menasse montre avec humour comment l’idéalisme fourvoyé peut engendrer des catastrophes.

La Pitoyable Histoire de Leo Singer (Selige Zeiten, brüchige Welt, Residenz Verlag, 1990) commence à Vienne en 1965. Leo Singer, étudiant en philosophie, rencontre Judith Katz, étudiante en lettres, et en tombe amoureux. Tous deux ont grandi loin... Lire la suite

L’Humanité, 26 octobre 2000, par François Mathieu

Écrivains en état de vigilance lucide

Trois romans d’Autrichiens pour comprendre, sortir des clichés danubiens et cesser aussi de voir les Autrichiens comme un peuple broyé « entre Hitler et Jésus Christ ».

Joseph Winkler se penche sur le monde paysan d’où il est issu, Gert Jonke évoque le destin d’Anton Webern et Robert Menasse celui d’un... Lire la suite

La Croix, 9 novembre 2000, par Jean-Maurice de Montremy

Robert Menasse revisite Vienne, années soixante. Entre Autriche et Brésil, destins de deux jeunes intellectuels autrichiens.

Il y a, vers le début, une scène tout à fait réjouissante qui campe bien la manière de l’auteur. L’étudiant en philosophie Leo Singer réussit à faire venir chez lui sa condisciple Judith Katz dont il est amoureux fou. Volupté... Lire la suite