Le Chemin

Otra memoria

Roman. Traduit par Rudy Chaulet

192 p.

15,72 €

ISBN : 978-2-86432-207-8

Parution : octobre 1994

Daniel en est sûr : il était fait pour vivre ici, dans la vallée, c’est le chemin qui lui était assigné. Hélas, l’ambition de son père le conduit à partir pour la ville et à passer le baccalauréat.
À la veille du départ, un nœud dans la gorge, le Hibou, comme on le surnomme, n’arrive pas à trouver le sommeil. Dans son regard d’enfant se met à vivre le monde heureux qu’il abandonne, perçu avec d’autant plus d’acuité et de tendresse qu’il est en train de le perdre.

Extrait

— Descends vite ; elle doit être là.

Daniel le Hibou et Germán le Teigneux avançaient courbés en deux pour mieux supporter les énormes brassées de pommes. Le Hibou eut une peur terrible que quelqu’un puisse le surprendre ainsi. Il soutint le parti du Teigneux avec véhémence :

— Allez, descends, Bouseux. On a assez de pommes.

La crainte lui faisait perdre son calme. Sa voix était agitée, un ton au-dessus d’un simple murmure. Roque le Bouseux cassa une branche sous le poids de son corps en essayant de descendre précipitamment. Cela claqua comme un coup de fusil dans cette atmosphère paisible de frôlements et de chuchotements. Son excitation augmentait :

— Attention, Bouseux !

— J’arrive.

— Zut !

— Celui qui saute le mur le premier est une mauviette.

Ce n’est pas facile de déterminer d’où surgit l’apparition. Après cela, Daniel le Hibou se mit à croire aux sorcières, aux esprits et aux fantômes. Elle, la Mica, était devant eux, grande et svelte, moulée dans une robe d’un blanc spectral. Dans les ténèbres épaisses, sa silhouette prenait une allure surnaturelle, un peu comme le Pico Rando, mais plus vague et plus fuyante.

— Comme ça, c’est vous qui volez les pommes, hein ? dit-elle.

Daniel le Hibou et Germán le Teigneux laissèrent rouler les fruits un à un jusqu’au sol. La consternation les tétanisait. La Mica parlait tout naturellement, sans emportement dans le ton de sa voix :

— Vous aimez les pommes ?

Un instant, l’affirmation apeurée de Daniel le Hibou trembla dans l’air :

— Ou… i.

On entendit le rire étouffé de la Mica, comme s’il venait par à-coups d’une secrète satisfaction. Ensuite elle leur dit :

— Prenez deux pommes chacun et venez avec moi.

Ils lui obéirent. Tous les quatre, ils se dirigèrent vers l’entrée. Une fois arrivés, la Mica tourna un commutateur caché derrière une colonne et la lumière se fit. Daniel le Hibou remercia la colonne charitable qui s’interposa entre la lampe et son visage abattu. La Mica rit de nouveau, sans raison. Daniel le Hibou fut assailli par la crainte qu’elle aille les livrer à la garde civile.

Il n’avait jamais vu la fille de l’Américain d’aussi près ; son visage et sa silhouette lui faisaient oublier par moment cette situation compromettante. Sa voix aussi, qui avait les doux accents modulés d’un chardonneret. Sa peau était lisse et brune et ses yeux obscurs assombris par des cils très noirs. Ses bras étaient minces et souples, et comme ses jambes longues et sveltes, ils offraient la teinte dorée de la poitrine des perdrix mâles. Quand elle se déplaçait, la légèreté de ses mouvements donnait la sensation qu’elle pourrait s’envoler et se perdre dans l’espace comme une bulle de savon.

— Bien, dit-elle soudain, comme ça vous êtes tous les trois des petits voleurs.

Daniel le Hibou s’avoua qu’il pourrait passer sa vie à l’écouter dire qu’il était un petit voleur sans se lasser le moins du monde. Quand elle disait « petit voleur » c’était comme si elle lui caressait les joues de ses mains, de ses deux petites mains légères et pleines de vie.

 

Revue de presse

Le Magazine littéraire, décembre 1994, par Jacobo Machover

L’enfant que peint Miguel Delibes ne devra aucune reconnaissance à l’école. Nous sommes très loin du mythe de l’éducation rédemptrice, du savoir académique considéré comme un moyen d’émancipation. L’école, c’est l’enfer, et le parcours initiatique de Daniel s’arrête au moment où il doit partir, la nuit où il rassemble ses souvenirs pour tenter de les... Lire la suite

Libération, 20 octobre 1994, par Jean-Baptiste Harang

Le Chemin est le livre du deuil d’un garçon de 11 ans. Même si personne n’est mort. Pas encore. Daniel le Hibou a 11 ans, il va prendre le train, pour la première fois de sa vie pour la ville, pour l’école « pour progresser », la vallée n’a pas de nom, elle est la vallée, la seule vallée,... Lire la suite