Le Marque-Page

Slovo

Nouvelles. Traduit du russe par Catherine Perrel et Éléna Rolland-Maïski. Préface d’Hélène Châtelain

164 p.

15,01 €

ISBN : 978-2-86432-140-8

Parution : février 1992

Les récits fantastiques de ce premier recueil, écrits entre 1926 et 1939, ouvrent un monde fascinant au sein duquel métaphores, allégories, contes et paraboles, interrogent un temps où l’absurde a fait brutalement irruption.

Extrait

L’autre jour, comme j’examinais mes vieux livres et mes manuscrits rangés en piles étroitement ficelées, il se glissa de nouveau sous mes doigts : un corps plat, tendu de soie bleu pâle, piqué de broderies et terminé par une traîne à deux pointes. Nous ne nous étions pas revus depuis longtemps, mon marque-page et moi. Les événements des dernières années avaient été si peu livresques qu’ils m’avaient emporté loin des armoires pleines à craquer de significations jadis herborisées. J’avais abandonné le marque-page entre les lignes de quelque lecture inachevée et fini par oublier le contact de soie glissante, le parfum délicat d’encre d’imprimerie de son corps souple et doux, docilement collé sur les caractères. J’oubliai… où je l’avais oublié. C’est ainsi qu’un long voyage sépare les marins de leurs proches.
Pourtant, bon an, mal an, il m’était arrivé de rencontrer des livres : rares au début, puis de plus en plus nombreux, mais qui n’avaient pas besoin de marque-page. Brochures à la couverture mal coupée dont les feuillets collés à la va-vite s’en allaient en lambeaux, lettres grises en uniforme de gros drap rompant les rangs et se hâtant sur le papier sale et rugueux ; cela puait la colle et l’huile brûlée. Avec ces brochures bâclées comme des femmes en cheveux, on ne prenait pas de gants : on séparait les pages collées avec le doigt pour les feuilleter sur place, tirant impatiemment sur les marges effrangées et déchirées. On consommait les textes sans raisonner ni savourer : charretées de cartouches, les livres n’étaient plus qu’un moyen de s’approvisionner en mots, en munitions. Quant à l’autre, avec sa traîne de soie, il n’avait rien à faire là-dedans.
Puis, de nouveau : la coque contre le quai, et la passerelle à terre. Les escabeaux des bibliothèques inspectant les rayons. L’immobilité des frontispices. Le calme et les abat-jour verts des salles de lecture. Des pages glissant sur des pages. Et enfin lui : le même, comme avant, comme par le passé, sauf que la soie est encore plus pâle et que les piqûres du passement s’estompent sous la poussière.
Je le libérai des piles de papiers et le plaçai devant mes yeux, bien en face, sur le coin du bureau. Il avait l’air offensé, un peu grognon. Mais je lui fis un sourire aussi tendre et aussi accueillant que je pus : imaginez combien de voyages nous avions faits ensemble, d’un sens à l’autre, d’une page à l’autre. Et aussitôt nos randonnées se mirent à défiler dans ma mémoire : la rude ascension, de palier en palier, de l’Éthique de Spinoza : à chaque page ou presque, je l’abandonnais seul, coincé entre les strates métaphysiques ; la respiration haletante de la Vita Nova et la patience du marque-page qui souvent devait attendre au début d’un nouveau paragraphe que l’émotion, ôtant le livre des mains, s’apaisât et permît de retourner parmi les mots. Je ne pus m’empêcher de me rappeler… Mais cela ne regarde que nous, le marque-page et moi. Je m’arrête.
D’autant qu’il importait dans la pratique (puisque chaque rencontre est un engagement) de remercier l’offrande d’un passé par celle d’un avenir, quel qu’il soit. Autrement dit, il fallait partager avec mon vieil ami une prochaine lecture au lieu de le renvoyer au fond du tiroir, lui proposer une suite de livres au lieu d’un cortège de souvenirs. Je les passai en revue. Non, aucun ne convenait : il leur manquait les césures logiques, les retournements d’idée qui auraient exigé un regard en arrière, un instant de répit, et l’aide du marque-page. Je laissai courir mon regard sur les titres fraîchement imprimés : pas moyen de s’arrêter dans ce fatras indigent. Mon hôte quadrangulaire n’avait aucun angle où se loger.
Je détachai les yeux des rayonnages et tentai de me souvenir : les lourds camions littéraires de ces dernières années roulant à vide traversèrent avec fracas ma mémoire. Encore une fois, pas de place pour le marque-page.

Revue de presse

Voir, 17 juin 1992, par Geneviève Picard

Le Marque-page : à l’est d’Éden

« Où avez-vous vu qu’on enterre un homme et qu’il se mette à chuchoter ? » Dans Le Marque-page de Sigismund Krzyzanowski, un recueil de nouvelles aussi totalement jouissif qu’espiègle et subversif que m’a recommandé par hasard et par passion un marchand de prose nommé Daniel Pennac.

Une introduction bouleversante retraçant le parcours de l’auteur... Lire la suite

Art press, mai 1992, par Didier Pinaud

Il y a des livres qui se veulent le tombeau d’une langue – le terminus ou le bouquet final. Ainsi de Krzyzanowski. Lui aussi a soulevé la dalle ; et c’est le cas de le dire, puisqu’on l’avait enterré sans avoir rien publié de son vivant. Auteur pourtant de plus de trois mille pages. Les éditions Verdier inaugurent... Lire la suite

La Quinzaine littéraire, 16 avril 1992, par Christian Mouze

De l’exercice du silence

Six nouvelles à la fois fantastiques et réalistes : Sigismund Krzyzanowski (1887-1950), écrivain russe, découvert près de quarante ans après sa mort à la faveur de la perestroïka, sauf quelques rares articles et une œuvre de théâtre, n’avait jamais été publié.

Plusieurs milliers de pages d’inédits. Sous le titre Mémoires du futur, un premier... Lire la suite

Radio et télévision