Le Roi du bois

Collection jaune

56 p.

8,11 €

ISBN : 978-2-86432-229-0

Parution : janvier 1996

Un jour où, comme à l’accoutumée, il mène glander les porcs à travers la chênaie, un jeune paysan voit un carrosse s’arrêter dans le chemin. Une fille très parée en descend et trousse haut ses jupes sous les yeux stupéfaits de l’enfant caché dans les fougères.

Cette apparition éblouissante, la chair blanche et les dentelles, le pouvoir qu’ont les puissants de jouir avec arrogance du luxe et de la beauté, il va désirer les faire siens.

Arraché à sa condition, il restera pendant vingt ans au service du peintre Claude le Lorrain. Mais la peinture n’aura pas su le faire prince et combler ses espérances.

C’est, pour finir, au cœur des bois qu’il se taille son royaume, un royaume sans illusions, simple et noir, fait de jouissances immédiates et d’un dépit triomphant qui fait résonner dans l’ultime phrase du livre ses accents diaboliques : « Maudissez le monde, il vous le rend bien. »

Extrait

J’ai peint pour être prince.
J’avais peut-être douze ans. C’était le plein été, l’heure du soir où il fait encore chaud, mais les ombres tournent. Je faisais glander des porcs dans un bois de chênes vers Nemi, en contrebas d’un grand chemin ; j’avais écorcé une baguette et m’étais beaucoup réjoui d’en frapper ces grosses bêtes ineptes passant à ma portée. Je m’en étais lassé et me contentais de briser à toute volée les fougères, les fleurs hautaines du sous-bois, dont ma violence exaltait les odeurs ; j’aimais user de ce fléau. J’entendis venir de loin une voiture lourde, à petit train ; je me cachai et me tins coi : le plein soleil frappait la route et j’étais là dans l’ombre à regarder cette route au soleil, pas plus haut que la terre, invisible. Á dix pas de moi et de mes porcs dans la lumière de l’été un carrosse s’arrêta, peint, chiffré, avec des bandes d’azur ; de cette caisse armoriée jaillit une fille très parée qui riait, elle courut comme vers moi ; elle m’offrit ses dents blanches, la fougue de ses yeux ; toujours riant elle se suspendit à la limite de l’ombre, résolument me tourna le dos, un interminable instant elle se campa dans ce soleil marbré de feuilles où flambèrent ses cheveux, ses jupes d’azur énorme, le blanc de ses mains et l’or de ses poignets, et quand dans un rêve ces mains se portèrent à ses jupes et les levèrent, les cuisses et les fesses prodigieuses me furent données, comme si c’était du jour, mais un jour plus épais ; brutalement tout cela s’accroupit et pissa. Je tremblais. Le jet d’or au soleil sombrement tombait, faisait un trou dans la mousse. La fille ne riait plus, tout occupée à serrer haut ses jupes et sentir d’elle s’évader cette lumière brusque ; la tête un peu penchée, inerte, elle considérait le trou que cela fait dans l’herbe. La défroque d’azur lui bouffait à la nuque, craquante, gonflée, avec extravagance offrant les reins. Dans le carrosse, dont la porte peinte battait encore un peu tant la pisseuse l’avait allégrement poussée, il y avait un homme accoudé, en pourpoint de soie défait, qui la regardait. Il avait autant de dentelles à son col qu’elle en avait aux fesses ; il souriait comme on le fait quand nul ne nous voit sourire, avec du dédain et un plaisir mélangé, à la fois modeste et fat, avec une tendresse féroce. Le cocher regardait ailleurs, policé et bestial. Le jet dru de la belle s’épuisait ; le prince lui dit une gentillesse, assortie d’un mot abject qu’on réserve aux plus basses catins ; il souriait plus franchement, plus tendrement. Les mains de la femme se crispèrent dans la dentelle qu’elles troussaient, et elle eut un gloussement peut-être servile, suppliant ou ravi, qui me combla ; elle avait relevé la tête et le regardait aussi. J’imaginais ce regard comme du sang. De hautes fleurs blanches fleurissaient contre ma joue. Tout cela était plein de violence indifférente, comme les cieux à midi, comme la cime des forêts.

Revue de presse

Page des libraires, janvier 1996, par Hugo Marsan

Pierre Michon est un écrivain éblouissant, comme on le dit d’une lumière dont on ignore la source. Le mot « grâce » vient à l’esprit mais, trop vaste, il ne suffit pas à traduire l’occulte attraction de son œuvre. Les deux récits de Pierre Michon que publient les éditions Verdier n’exploitent pourtant que le préambule du roman,... Lire la suite

Le Matricules des anges, février-avril 1996, par Thierry Guichard

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