Le singe vient réclamer son crâne

Verdier/poche

Roman. Traduit du russe par Dimitri Sesemann. Préface d’Hélène Châtelain

432 p.

12,17 €

ISBN : 978-2-86432-577-2

Parution : avril 2009

« J’ai commencé à écrire ce roman à l’automne de l’année 1943, sur un lit d’hôpital, n’ayant en ma possession qu’un unique cahier d’écolier dont m’avait fait cadeau le médecin… » L’auteur de ces lignes, Iouri Dombrovski, écrivain, historien anthropologue, archéologue, poète, juif, tzigane, russe et polonais a trente-six ans. Il sort de quatre ans de camp sibérien.

Ce roman, son premier texte achevé, déjoue toutes les attentes. Car en pleine guerre patriotique, au fond du Kazakhstan, il invente un pays ressemblant à une France possible que les nazis occupent, il invente une famille ordinaire où des humanistes résistent, d’autres trahissent, il invente des officiers nazis falsifiant des fossiles pour rester crédibles, il invente un monde redevenant primate. Il invente tout. Mais, en 1949, son roman sera qualifié de « cosmopolite fasciste », et son auteur renvoyé pour dix ans en Sibérie. À son retour, les revenants des camps sont des hommes en trop, qui n’auraient jamais dû réapparaître. Alors, en 58, il reprend son roman et se remet à inventer. Il invente un prologue, une Europe de guerre froide où l’anticommunisme est militant, il invente que d’anciens collaborateurs reviennent fonder des journaux de gauche. Et que d’anciens tortionnaires resurgissent, en ville, et se promènent dans les rues comme s’ils n’étaient jamais partis…

Ce livre tient du météorite, du silex et de la Pierre de Rosette du futur. Enquête, roman policier, histoire que l’on s’invente en marchant, métaphore baroque, conte philosophique où l’énigme n’appartient à aucun sphinx car elle a éclaté en fragments qui ne s’assemblent plus les uns aux autres, ce livre s’obstine à déjouer toutes les attentes. Digressions en forme de sous-bois, où la réplique semble obéir à des lois hors texte, dont il manque toujours un élément ; récit qui avance de révélations en malentendus, où soudain, un détail infime – un oiseau qui frémit dans une cage, ou un écritoire posé sur la table – occupe tout l’espace. Écriture de l’épithète, où un regard n’est pas un regard, mais un regard perçant ou menaçant ou aveugle ou furtif. Et pourquoi est-il soudain aveugle, alors qu’il y a trois secondes il était furtif, et qu’il suffirait de cligner des yeux une seule fois pour le voir menaçant ? À quelle logique obéit ce mot qui devient frappé d’inexistence s’il n’est pas qualifié ? Écriture tumultueuse où le lecteur se débat avec ce qui n’est pas dit, trop dit ou dit à demi. Car il faut impérativement comprendre et vite dans quelle intelligence des choses a basculé ce qui paraissait éternellement familier et qui soudain devient méconnaissable. Comme dans un jeu dont le joueur qui vous fait face a sans prévenir inversé les règles. L’intelligence humaine peut devenir soudain son propre cancer. « Il y a eu avant nous bien d’autres mondes de la nuit. » Celui d’Alma-Ata, entre deux arrestations ou celui d’une petite ville qui pourrait être française, et qui se trouve soudainement occupée.

En 1943, en URSS, inventer une Allemagne nazie et un pays fantôme aurait pu signifier écrire un roman dans la langue d’Ésope : parler de l’Allemagne pour en sourdine parler de l’URSS. Or jamais le zek Dombrovski ne joue à ce jeu. Quand il parle, ce n’est jamais en sourdine. Quand il parle d’une chose, il la nomme, la désigne, et lui lance au besoin un encrier à la tête. Le singe qui vient réclamer son crâne le fait sans ambiguïté à l’intérieur d’une pensée – le fascisme – où existent des races supérieures et des races inférieures, qui a pour sigle une croix gammée et qui extermine, au nom de ses principes, les subalternes, les inutiles. Dombrovski, dont l’écriture visionnaire figure parmi celles qui ont le plus profondément interrogé la pensée totalitaire, ne joue jamais au jeu de l’amalgame. Ceux qui le pratiquent, c’est ceux qui, lisant le livre en 1949, écrivent « ce roman est un roman fasciste » et qui, l’écrivant, condamnent l’auteur à dix ans de camp soviétique. Ceux qui installent la confusion, ce sont eux, en aucun cas l’auteur de ces dernières lignes de La Faculté de l’inutile : « Le soleil déclinait, le peintre pressait l’allure. Il portait béret couleur de feu, pantalon bleu à passepoil doré, cape verte à rubans, et un tambourin à broderies cendre et flamme pendait à sa hanche. Il ne se vêtait de la sorte ni pour autrui ni pour soi, mais pour Mercure, pour Mars, pour le Cosmos […]. Et les sages Martiens, qui nous observent par instruments ultra-sensibles, se demandaient comment pareil miracle de lumière pouvait jaillir d’un incolore magma d’humanité. Seuls les plus doctes savaient que ce miracle s’appelle le rêve, phénomène lumineux qui atteint son maximum d’intensité lorsque la terre dans son mouvement planétaire entre dans la zone d’ombre du Cancer et du Scorpion, et que la réalité devient intolérable parmi ces émanations maléfiques. »

Parabole de cette écriture flamboyante que Iouri Ossipovitch Dombrovski arracha à la nuit – lui que dans le camp on appelait Don Quichotte, parce qu’il avait des bras immenses en ailes de moulin.     Roman policier, politique fiction, conte philosophique, métaphore superbement baroque, ce roman ne ressemble à aucun autre. Il ressemble à son auteur qui deviendra l’écrivain le plus visionnaire, peut-être , du monde totalitaire.

Hélène Châtelain

Extrait

À cet instant, j’ai senti avec ma nuque que l’on me regardait. Je me suis retourné. De dos, près de la porte, un monsieur barbu en veste de cuir jaune, étudiait les horaires de la ligne aérienne Helsingfors-Genève-Alexandrie et prenait des notes sur un calepin. C’est alors que la demoiselle de la poste réapparut, un peu rouge, essoufflée, et légèrement confuse, elle s’excusa et me tendit mon imprimé. J’allais me retirer, lorsqu’une nouvelle fois j’ai senti sur moi le même regard, avec une netteté et une acuité insolites. Je me suis brusquement retourné. Le vieil homme relisait son enveloppe qu’il tenait à bout de bras, remuant les lèvres en silence. Le barbu en veste jaune referma son calepin, le mit dans sa poche et pivota en direction de la sortie. Je l’ai regardé de côté et me suis demandé qui ça pouvait bien être, mais aucun souvenir ne me revenant, j’ai glissé l’imprimé dans ma serviette et me suis dirigé vers la porte. À peine avais-je fait deux pas que le barbu m’a tourné le dos. Dans des cas pareils il est hasardeux d’expliquer pourquoi et comment telle idée vous vient à l’esprit, toujours est-il que j’ai eu soudain la certitude que l’homme guettait le moindre de mes mouvements, qu’il me connaissait et que, pour cette raison précisément, il ne tenait pas à entrer en contact avec moi. Je le répète, ce n’était pas une réflexion fugitive, mais une ferme conviction, sans que je sache d’où et pourquoi elle m’était venue. Autre chose : après la guerre, les arrestations et le reste, il n’est pas rare que des personnes dont la conscience n’est pas claire ni le nom sans tache, préfèrent éviter leurs anciennes connaissances. Le plus raisonnable, en pareil cas, est de ne pas paraître remarquer l’individu et de passer son chemin. C’est ce que j’ai toujours fait. Cette fois-ci, pourtant, j’ai marché droit sur le barbu et me suis arrêté à côté de lui. Aussitôt, avec beaucoup de calme et le plus naturellement du monde, il a levé sa main gantée de noir et s’est frotté le nez, me dissimulant entièrement son visage. Ainsi nous tenions-nous côte à côte, silencieux et étudiant l’horaire. Cela dura une demi-minute, peut-être davantage, puis le barbu, sans même s’inquiéter de l’identité de son voisin, fit demi-tour et marcha vers la sortie. Mais la demoiselle du guichet qui semblait le connaître, le héla :

« Monsieur Josselin, il y a du courrier pour vous ! »

J’ai failli empoigner le coude du barbu. Josselin était le nom d’un des plus vieux amis de mon père. Je ne l’ai pas connu, il est mort quelque part à l’Ouest pendant l’occupation, mais il ne se passait guère de jour sans que son nom fût prononcé chez nous. « Qu’aurait dit Josselin s’il avait vu ça… » « Dommage que Josselin n’ait pas vu ceci ou cela… »

Le barbu hésita, fit mine de rebrousser chemin, mais finit par répondre :

« Très bien, je repasserai tout à l’heure ! » et sortit précipitamment.

Je me suis jeté à sa poursuite et c’est alors que je l’ai vu dans toute sa stature. Non, bien sûr, ce n’était pas le Josselin dont j’avais si souvent vu le portrait, mais dans une lumière fulgurante j’ai reconnu un être infiniment proche et familier, quoique depuis longtemps oublié. Ainsi advient-il parfois, dans une ville étrangère, que cette maison qu’on n’a jamais vue auparavant, que cette rue parfaitement inconnue, que cet homme, que ces arbres, que ce pont – bref, que tout cela, on l’ait déjà vu en rêve ou dans sa petite enfance, à moins que ce ne fût auparavant encore, avant même de naître.

C’est ce qui m’arriva.

Revue de presse

Libération, 26 novembre 1992, par Marion Scali

« La grimace du vieux singe »

Le Singe vient réclamer son crâne : en 1948, Iouri Dombrosvki, qui a consacré toute son œuvre à décortiquer le despotisme, publie son premier roman.

Le Singe vient réclamer son crâne. Énigme embusquée derrière une constatation détachée : ce singe qui « revient » est un primate archaïque, barbare. Il a résisté... Lire la suite

La Quinzaine littéraire, 1 décembre 1992, par Pierre Pachet

« L’énigme du désir de liberté »

Ce premier roman de Dombrovski est paru dans son pays en 1958, à 1’époque du dégel khrouchtchèvien. Il sera l’occasion, on l’espère, de redécouvrir ici ses deux chefs-d’œuvre, composés dans les années soixante, et dont l’écrivain aura à peine connu la publication en Occident : Le Conservateur des antiquités (chez Plon... Lire la suite