L’Idéal chaviré

Collection jaune

96 p.

10,65 €

ISBN : 978-2-86432-324-2

Parution : septembre 2000

La lucidité de ces lignes serait désolante si elle n’était tout entière tendue par une volonté farouche et vitale de rendre visibles quelques vérités capables de soutenir une existence qui échappe au dépit, au ressentiment.
La fidélité à l’amour est peut-être possible. L’Héloïse de Rousseau ou bien Albertine dans La Recherche sont parmi les rares figures de la littérature qui échappent au désastre de la passion. Mais le Mal, n’est-il pas moins présent dans le crime de Pierre Rivière que dans le vide des âmes modernes et la sottise qui les gagne ?
Dans ce texte impeccable dont la langue a la beauté sombre et tranchante du silex, vibre une voix qui s’encolère contre ce seul constat et tente, par un renversement toujours à recommencer, d’entailler l’épaisseur opaque du semblant afin qu’apparaisse la lumière.

Extrait

Nos peines sont nos fautes et le prix de nos fautes, nous ne voyons pas que nous payons à chaque pas le pas que nous avons fait pour payer le pas précédent. La rançon est même monnaie que le crime ; la vraie justice se passe de procès. Avec nos dérèglements nous rachetons nos dérèglements, et nous faisons des comptes qui sont déjà comptés. La nature marche bien comme une mécanique ; ses règles épargnent à leur auteur d’ordonner chaque mouvement. La justice aussi roule toute seule. L’avenir est passé et la fin était au début. Nous cherchons la compensation de nos peines, mais nous ne savons pas que nos peines sont déjà récompensées. Car nous lavons nos peines avec nos peines. Il n’y a pas de justice pour corriger les injustices, elle se corrigerait elle-même. Elle est toute d’un bloc et ne se manque pas. Nos peines sont nos peines et le prix de nos peines. Il n’y aura pas de temps futur pour justifier le temps qui passe, le temps comprend l’erreur avec la vérité. Ni de sentence pour proclamer le crime, la loi s’énonce dans le crime et le crime dénonce la loi. Les temps ne cesseront pas parce qu’ils sont déjà accomplis et qu’à chaque pas l’éternité recommence.

Revue de presse

Le Nouvel Observateur, 9 novembre 2000, par Didier Jacob

C’est Marcel Jouhandeau en fille, pour la tourmente intérieure, le romantisme sombre, l’exécration tendre. Née en 1969, Emmanuelle Rousset dit l’éternité du Bien et du Mal, leurs noces en plein air, jupes retroussées. Les témoins du mariage ? Rousseau, sa « nouvelle Héloïse », et l’Albertine de Proust. Pierre Rivière aussi, l’assassin dont elle dénude et détaille le... Lire la suite

L’Humanité, 7 décembre 2000, par Alain Nicolas

Le désir des mots

[Le regard] que pose Emmanuelle Rousset sur notre condition ne relève pas, a priori, de la littérature. Pourtant, dès les premières pages de L’Idéal chaviré, nous sommes chez Rousseau, non le philosophe du Contrat social ou du Discours sur l’inégalité, mais le romancier de La Nouvelle Héloïse. Il y est question de faute et de fidélité : « éternelle... Lire la suite

Radio et télévision

« Dédicace » rédigée pour France Culture à l’occasion de la diffusion le 11 septembre 2000 de « Marque-Pages », réalisé par Claude Mourthé :

Mon livre n’est pas une démonstration, il est seulement habité ou traversé, tendu peut-être, par une certaine anxiété de la justice – non une justice humaine ou institutionnelle, mais cette justice réelle, c’est-à-dire idéale, parfaite, révocatrice du mal et absolvant les peines, cette justice justifiante que les hommes cherchent à tâtons, dans l’obscurité ou dans la gloire de leur existence, et qui donne à la mort son relent de scandale. Si l’idéal échouait à tomber dans le sensible, s’il se réservait à la hauteur impassible des cieux, l’homme pleurerait après sa perte et y gagnerait l’espérance. Mais il y tombe précisément, et notre âme est la plaine où l’infini s’écrasa dans le fini. J’ai essayé de montrer par différentes voies (la vertu dans La Nouvelle Héloïse, l’amour dans La Recherche, le crime de Pierre Rivière…) l’identité entre la présence de la vérité et son occultation, entre son désir et son ratage, entre la certitude de l’existence et le meurtre de Dieu au cœur de l’homme. Ainsi la justice s’accomplit dans cette étrange inversion de soi, réalisant dans le même mouvement que la chute une renversante apothéose. Mon livre est une lecture nécessairement double, lumineuse et sombre, de la métaphore platonicienne et biblique du monde comme miroir de la perfection, c’est-à-dire comme idéal renversé.