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Saturnales de Swift

Collection jaune

96 p.

15,01 €

ISBN : 978-2-86432-364-8

Parution : octobre 2002

À la question politique – outre l’engagement dont sa vie d’homme civil témoigne –, Swift répondit par sa vie d’homme de lettres.
Paradoxalement, la littérature « se nourrit de l’échec du politique ». Si elle n’a pas pouvoir de changer le monde, elle peut prétendre changer le regard sur le monde.
L’œuvre de Swift n’est que cette tentative, cette volonté qui, déréglant les perspectives, opère dans la vision du lecteur un retournement. Dans le carnaval de l’existence, sa littérature est une Saturnale, la fête terrible du renversement : les chevaux y sont seuls raisonnables (Voyages de Gulliver) et comme Saturne, l’économie marchande dévore les enfants d’Irlande (Modeste proposition). Le vertige que son imaginaire suscite dessille le regard, lui impose des métamorphoses et, sous la conduite de la lettre et des apparitions qu’elle suscite, l’œil transforme le monde qui transforme l’œil.
Dans une langue dont les bonheurs d’expression et la beauté crispée tient toute dans l’économie et l’exactitude, Emmanuelle Rousset nous donne un livre rare où la colère du ton allie impeccablement la promesse de la lettre à celle de la pensée.

Extrait

La loi triche. L’amour était né doucement dans le cœur de Swift, la force de son âme avait donné sa sève à la jeunesse de Stella. Leurs âmes poussées ensemble au soleil du savoir se ressemblaient, leurs pensées se tenaient comme les mains des enfants et des sœurs. Alors la grande séparatrice porta son coup. Comme elle ne pouvait pas plus trancher qu’un rayon d’étoile l’intelligence des cœurs, elle horrifia la chair. La loi sublime du mariage mit sur leurs mains pareilles le sang du crime. Leurs mains jurées se dénouèrent de soi dans l’épouvante et jusqu’à la mort se firent vis-à-vis comme une prière empêchée. Entre leurs mains offertes et désunies passa la mer d’Irlande avec le temps perdu des destins géminés.
[…]
Swift ne propose pas de manger les petits enfants : puisqu’ils le sont déjà. La bourgeoisie anglaise dévore en effet la jeunesse d’Irlande. Ce sont les lois réticulaires de l’économie marchande qui font des métaphores et embobelinent avec les insignes de métal et de papier du commerce et de la propriété la misère sans parole des mères des petits enfants morts. Swift défait la métaphore. Nul besoin de forçage ni d’outrance afin de choquer les esprits bien rangés au commandement du siège séculaire de la citadelle des pauvres. Le dérangement est du côté des faits. L’ironie renverse le renversement, elle remet les choses en place. Elle prescrit l’ordre. La politique passe par le redressement des principes de l’âme. L’ironie rétablit la justice.