Têtes interverties

Poustiaki

Roman. Traduit du russe par
Luba Jurgenson

288 p.

22,82 €

ISBN : 978-2-86432-492-8

Parution : février 2007

Têtes interverties est un roman policier. Au début des années quatre-vingt, après une année passée en Israël, le narrateur, un jeune violoniste russe originaire de Kharkov, est engagé comme co-soliste dans l’orchestre d’opéra d’une grande ville d’Allemagne de l’Ouest, Zickhorn. Par un concours de circonstances extraordinaire, il découvre que son grand-père, violoniste également, que sa famille croyait fusillé par les Allemands en 1941, a travaillé dans l’orchestre de Rotmund en 1943, protégé par le grand compositeur nazi Gottlieb Kunze. Les recherches qu’il tente auprès des proches de Kunze l’entraîneront dans un labyrinthe où des révélations l’attendent à chaque pas, notamment sur sa propre famille, tout comme de nouvelles énigmes.
Nous recommanderons au lecteur de ne pas chercher Zickhorn sur la carte. Il serait également inutile de se plonger dans des encyclopédies en quête de la biographie de Kunze, malgré la réalité convaincante de ce personnage enraciné dans la vie musicale sous le IIIe Reich et dans le destin de l’Europe, ami de Goebbels, rival de Strauss, cible des critiques de Stravinski, auteur de l’opéra Têtes interverties auquel Thomas Mann empruntera son titre pour un de ses livres.
Sous cette forme captivante qui permet plusieurs niveaux de lecture, l’auteur, lui-même premier violon à l’opéra de Hanovre enchevêtre sa méditation sur l’exil et la question des origines à l’histoire de la culture européenne et, tout particulièrement, de la musique.

Extrait

Elle avait absolument tort. Je ne ressentais, à l’égard de l’Allemagne, rien de tout cela. L’attitude d’un Juif à l’égard de l’Allemagne, d’un Arménien à l’égard de la Turquie, du capitaine Nemo envers l’Angleterre, je ne l’avais qu’à l’égard d’un pays. Celui qui avait abattu sa propre population comme du bétail atteint de la fièvre aphteuse. J’avais pour obligation morale une « haine sainte » envers les nazis (un euphémisme pour désigner les Allemands, comme « sioniste » en est un pour désigner les Juifs qu’il convient également de haïr). Tout l’art soviétique, toute la religion national-communiste avait œuvré dans ce sens, avec le soutien des « classiques » russes qui, depuis des temps immémoriaux, n’appréciaient pas « l’Allemand ». Dans mon cas, on avait obtenu le résultat inverse : Hitler m’apparaissait comme un « petit tyran de l’époque stalinienne », quant à Tolstoï ou à Tchékhov qui, à en croire nos manuels, avaient rêvé du communisme toute leur vie (dans leur inconscient), je leur préférais L’Aéroport d’Arthur Hailey.
Mon grand-père Juzef m’aurait compris : deux années de vie à Kharkov avaient transformé ce libéral en un anticommuniste chauffé à blanc, au point qu’il avait déclaré, en dépit de sa vieille germanophobie qui datait de l’époque de Vienne : « Staline est pire que les Allemands. Une fois déjà, j’ai tout laissé tomber comme un imbécile et j’ai fui Varsovie. À présent, je reste. Une chose est sûre, c’est que ça ne pourra pas être pire. » Maman me l’avait raconté, et chez le glacier d’Odessa, elle l’avait répété devant Essia qui secouait la tête, les yeux fermés, refusant de le croire, elle aussi.
J’ajouterai à cela que je devais haïr l’Allemagne non seulement au nom des vingt millions de soldats de l’armée Rouge qui avaient péri « au pays des bouleaux » ; non seulement par solidarité pour ceux qui portaient en eux leur propre Yad Vachem et dont le cœur était brûlé par les cendres d’Auschwitz. Paradoxalement, les Allemands eux-mêmes m’enjoignaient de les haïr. Ils attendaient de moi de la haine, ils me collaient leur stéréotype de Juif russe qui ne peut que voir un assassin potentiel en chacun d’eux. Certains me manifestaient une tendresse débordante, tout en se fustigeant eux-mêmes. D’autres, au contraire, pour la même raison, étaient prêts à vous cogner dessus à titre préventif, ce qui était lourd de conséquences, surtout s’il s’agissait de vos supérieurs hiérarchiques. Et pourtant, je les préférais. À la différence des « sympathisants », méfiants et toujours malvenus, ils se laissaient circonvenir, il suffisait de les convaincre qu’ils s’étaient trompés à votre égard. Ce n’était pas difficile. D’abord, ça les arrangeait. Et puis, je réussissais à trouver un ton juste, « académique ». La culture allemande s’était constituée bien avant l’État allemand. Lorsqu’une très grande culture, surtout une grande culture romantique, une grande culture musicale, se retrouve à la base d’un État qui manque de maturité, celui-ci ne parvient pas à la maîtriser. Elle devient un mode d’emploi. Et comme le caractère allemand a la particularité, heureuse et malheureuse à la fois, d’aller jusqu’au bout en toutes choses, en bien comme en mal (les Russes se flattent également d’être ainsi), il est arrivé ce qui est arrivé.

Revue de presse

Transfuge, octobre 2009, par Damien Aubel

Joseph Gottlieb, écrivain contrarié, violoniste à l’orchestre philharmonique de Zickhorn, fait une découverte qui bouleverse ses certitudes : son grand-père n’a pas été assassiné par les nazis en 1941. Peu à peu, c’est toute l’histoire familiale qu’il va être contraint de réécrire – une plongée qui est aussi une exploration kaléidoscopique de l’Histoire. L’exil, Israël, la musique, le... Lire la suite

Transfuge, mars 2007, par Rachel Nef

Entretien avec Léonid Guirchovitch. Propos recueillis par Rachel Nef […] Lire la suite

Chronic’Art, mai 2007, par Morgan Boëdec

Un roman policier chez Verdier ? Oui, mais un roman sans flic, traduit du russe et écrit à la première personne par un auteur juif ayant fait le choix de vivre en Allemagne : Guirchovitch est en effet violon à l’opéra d’Hanovre et raconte en interview que cela lui offre la possibilité de bâtir les univers qui... Lire la suite

Le Soir, 27 avril 2007, par Marc Henry

Guirchovitch, le bon génie

Menteur, faussaire, mystificateur, le violoniste russe est surtout un écrivain enchanteur.

« J’avais vécu dans le sentiment que les autres, eux, menaient une vie d’adulte tandis que moi, je ne faisais que jouer au morpion à longueur de journée ». Pour son roman policier, Léonid Guirchovitch a choisi le pire des héros... Lire la suite

La Liberté, samedi 31 mars 2007, par Alain Favarger

Archet et poupées russes

Il est aussi premier violon à l’Opéra de Hanovre et tente de retrouver la trace d’un grand-père que l’on avait cru fusillé en 1941.

Écrivain exigeant, pétri d’ironie et d’érudition, Léonid Guirchovitch requiert toute l’attention de son lecteur. Il a surgi chez nous comme un météore en 2004 avec un... Lire la suite

L’Humanité, 29 mars 2007, par Alain Nicolas

L’Opéra des origines

Entre Hitchcock et Borges, un juif russe à la recherche de son histoire.

Joseph Gottlieb, au début des années soixante-dix, est un des « rois du monde » de Kharkov. Violoniste doué, à l’image de son grand-père et homonyme, le grand virtuose Joseph Gottlieb, il referme l’étui de son violon pour se vouer... Lire la suite

Le Magazine littéraire, mars 2007, par Alexandre Sumpf

Têtes interverties

Dans sa magistrale Apologie de la fuite, Léonid Guirchovitch décrivait une communauté juive enfermée dans une région de Sibérie. Ignorant la chute du régime, elle continuait à vivre sous un joug imaginaire et s’échinait à développer une société guidée par l’idéal utopique du communisme. Une morale ambiguë grinçait alors : « Être juif, ce n’est... Lire la suite

Les Inrockuptibles, 20 février 2007, par Judith Steiner

Le manteau de Gogol

Guirchovitch nous met la tête à l’envers avec ce deuxième roman à clés, où il revisite allégrement l’histoire, et l’histoire de la musique.

On n’a pas oublié le choc, la joie et le respect – l’adrénaline du lecteur – ressentis en découvrant Léonid Guirchovitch il y a trois ans avec Apologie de... Lire la suite

Livres hebdo, 9 février 2007, par Jean-Maurice de Montremy

Les fantômes d’un opéra

La vie d’un orchestre allemand, les secrets d’un compositeur nazi, les tribulations d’une famille juive entre Israël et la Russie. Grave et malicieux, le virtuose Guirchovitch est en grande forme.

Léonid Guirchovitch (né en 1948) fut l’une des bonnes découvertes du Salon du livre 2005 avec Apologie de la fuite... Lire la suite

Radio et télévision

« Des mots de minuit », chronique de Minh Tran Huy, France 2, mercredi 14 mars 2007