Train de nuit avec suspects

Littérature japonaise

Roman. Traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Bernard Banoun

144 p.

14,00 €

ISBN : 978-2-86432-450-8

Parution : septembre 2005

Les treize chapitres de ce livre sont les treize wagons à bord desquels l’héroïne, une chorégraphe de Hambourg, nous invite à prendre place avec elle pour rejoindre de grandes villes d’Europe et d’Asie : Paris, Graz, Zagreb, Belgrade, Pékin, Irkoutsk ou Bombay…
Aussi suspect que ses passagers, le train de nuit dans lequel on monte ici ne mène jamais là où l’on pense. De gare en gare, de rencontre en rencontre, de malentendu en malentendu, la narration devient ici une savante chorégraphie qui éloigne toujours plus l’héroïne de ce que l’on croyait être son identité.
« Moi » et « Vous » – eux et nous : autant de suspects dont la prétention à être soi est remise en question par ce roman ludique et volontairement déconcertant, toujours  entre rêve et réalité, dont la treizième et dernière destination est « nulle part ».

 

Cet ouvrage a reçu le Prix Tanizaki 2005.

Extrait

La seconde nuit, vous vous êtes réveillée. Vous avez aussitôt senti une pression dans la vessie. Votre corps avait trouvé un prétexte. Il veut aller aux toilettes, avez-vous pensé comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Mais vous n’aviez pas envie de vous lever. Si seulement cela pouvait être un rêve. Mais cette personne qui voulait aller aux toilettes, ajoutée à celle qui s’était réveillée et à celle qui n’avait pas envie de se lever, tout cela ne faisait toujours qu’une même personne. On se sent bien seule dans ces moments-là. Même quand on voyage avec quelqu’un, cela ne sert à rien de réveiller cette autre personne pour qu’elle vous accompagne aux toilettes. On est toujours seul quand on a à aller aux toilettes. On n’échappe pas à ce destin. Il vous fallait décoller votre corps du lit et traverser toute seule les wagons froids de la nuit. Vous êtes sortie du compartiment et vous avez avancé dans le couloir où régnait une odeur de charbon, d’ail et de cigarettes russes. Le bas du vieux sweat-shirt que vous portiez en guise de pyjama flottait, vous n’étiez pas très à l’aise. Vous aviez l’impression d’être redevenue une enfant. Dehors, la nuit était totale, sans maison ni lampadaire. Seule surgissait, légèrement au centre de la nuit, l’ombre de vous-même. L’air étant gelé contre la vitre, vous avanciez doucement, le plus loin possible des vitres. Vous marchiez enveloppée par le sommeil. Vos paupières étaient lourdes. Vous vouliez aller aux toilettes sans ouvrir les yeux, à tâtons, et ensuite retourner dans votre lit. Saisissant la poignée de la porte des toilettes, vous avez appuyé avec force. La porte s’est ouverte sans résistance du côté opposé, la plante de vos pieds a quitté le sol et vous êtes tombée en avant. Les grandes ténèbres, gueule ouverte, vous ont avalée, le crissement des roues a soudain décuplé, a fondu sur vous comme une vague qui, vous enroulant dans ses bras, vous a emportée dans le monde extérieur. Puis, dans un grand fracas, vous avez atterri sur la plaine gelée. Le bruit déchirant du train vous a frôlée. Le souffle coupé, la tête dans les épaules, vous vous attendiez à être écrasée, vous avez cru votre dernière heure arrivée. Mais le train est passé juste à côté de vous et s’est éloigné. Il ne s’était rien passé. Quand vous avez relevé lentement la tête, vous avez vu la queue du train qui se perdait, étincelante dans le noir.

Revue de presse

Le Magazine littéraire, janvier 2006, par Tâm Van Thi

Yoko Tawada, née à Tokyo en 1960, vit aujourd’hui à Hambourg. Lors de notre entretien, elle explique comment, voyageant il y a plus de vingt ans par le Transsibérien, à la recherche de la manière dont « les gens vivaient avec leur langue », elle a découvert en Allemagne une nouvelle façon de manier les mots. Depuis,... Lire la suite

Indications, 2005, par Catherine Daems

D’Europe et d’Asie à la fois

Est-ce juste un effet de mode qui met à l’honneur les auteures japonaises ? Après l’autre Yoko (Ogawa), dont le fantastique vous donne froid dans le dos, la nouvelle Yoko (Tawada) a réussi avec ces deux titres une nouvelle exploration de l’étrange, plus humaine mais tout aussi riche.

Auteur... Lire la suite

Libération, 13 octobre 2005, par Jean-Baptiste Harang

Une voix peut en cacher une autre

Deux romans de Yoko Tawada se croisent en librairie, L’Œil nu, traduit de l’allemand (Japon), Trains de nuit avec suspects, traduit du japonais (Allemagne).

Opium pour Ovide (Verdier, 2002), le deuxième des quatre livres traduits en français de Yoko Tawada, nous est précieux à deux titres : d’abord,... Lire la suite

Le Matricule des anges, septembre 2005, par Lucie Clair

Terres étrangères

En deux livres, Yoko Tawada nous offre un regard aigu et réjouissant sur notre perméabilité au monde et aux autres.

[…] Projections aussi que les anxiétés, fantasmes et suspicions naissant de la cohabitation dans les compartiments de Train de nuit avec suspects. Treize nouvelles, treize trajets, dont chacun est un champ de... Lire la suite

Chronic’Art, septembre 2005, par Morgan Boëdec

Deux livres, une double actualité qui rappelle la double vie que mène la japonaise Yoko Tawada : débarquée de Tokyo au début des années 1980 pour s’installer à Hambourg, elle mène de front deux chantiers d’écriture l’un dans sa langue natale, l’autre dans une langue allemande dont l’apprentissage est au cœur de L’Œil nu, le plus... Lire la suite

Les Inrockuptibles, 31 août 2005, par Raphaëlle Leyris

Belles de jour

Une jeune fille se réinvente dans un train de nuit, une autre s’accroche à Catherine Deneuve pour survivre. Deux romans désopilants et étranges d’un auteur à découvrir. En allemand, « Doppelgänger » signifie « sosie », « double ». Un mythe à l’origine de pans entiers de la littérature – de Plaute à Dostoievski, en passant par Maupassant, Conrad... Lire la suite

Topo, la caravane littéraire, septembre 2005, par Carine-Sophie Bellot

« N’était-il pas normal qu’un esprit emporté sur le dos du train à travers la nuit, au-dessus de toute la souillure terrestre, sente, une fois revenu sur terre, ses pieds mous et affaiblis ? »

Née au japon, Yoko Tawada a découvert l’Europe, où elle réside désormais, par le Transsibérien. Train de nuit avec suspects se compose... Lire la suite

Radio et télévision