Causeur, novembre 2021, entretien réalisé par Yannis Ezziadi (extrait)

Alain Montcouquiol, le courage et la peur

Son frère Nimeño II et à travers lui le monde taurin sont au cœur de l’œuvre d’Alain Montcouquiol. Celui qui se rêvait torero est devenu l’un des plus grands écrivains de cet univers fait d’éclat et de tragique.

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Causeur. Le courage et la peur sont omniprésents dans vos livres. Vous expliquez souvent avoir manqué de courage pour être torero. Mais il vous en a fallu pour renoncer à cet art pour lequel vous viviez, pour choisir d’être « grand ou rien ».

Alain Montcouquiol. Cette décision a plutôt été désespérée. Vous savez, le courage et la peur, c’est un couple. Parfois on penche du côté de la peur, parfois de celui du courage. La peur a été très présente dans ma vie de torero, mais elle ne m’a pas pourri l’existence car je savais de quoi j’avais peur et pour quoi. Ma peur, c’était de tomber sur un taureau que je ne sois pas capable de comprendre, qui pose des problèmes que mes compétences n’étaient pas capables de résoudre. Et ma peur était aussi d’avoir rêvé trop haut. Mais ces peurs ne sont pas présentes pendant la corrida. Face au taureau, je n’avais plus le temps de penser. C’était surtout avant les corridas que la peur m’envahissait. La peur d’être blessé, la peur d’être ridiculisé, la peur que les autres toreros du jour soient meilleurs que moi. Avant les corridas, il y a toutes les peurs du monde qui sont là en même temps… mais fort heureusement surgit le taureau qui dit : « Disparaissez ! Le seul qui amène la peur ici, c’est moi. » Et à partir du moment où vous êtes face à lui et à sa violence, vous n’avez plus que la possibilité de réagir intuitivement.

Renoncer à votre rêve fut-il une tragédie ?

Non. Car mon échec coïncide quasiment avec l’envolée de mon frère. Les séquelles ont été guéries par le triomphe de cette aventure commune que fut le triomphe de Christian, premier torero français d’envergure internationale. J’ai accompagné mon frère dans cette folle ascension, je l’assistais, le conseillais.

Mais ce succès a conduit votre frère à la mort. La mort qui est aussi un des sujets récurrents de vos livres.

La mort dans mes livres, oui. Mais la mort est une chose dont on passe son temps à parler dans le monde des taureaux en général. C’est notre avantage à nous. Dans ce monde-là, vous prenez un gamin de 15 ans, dès qu’il commence à s’intéresser à la tauromachie, une des premières choses qu’il va apprendre, c’est à réfléchir sur la mort. La mort du taureau, la mort des toreros. Même chez les aficionados, c’est ainsi. D’ailleurs ils connaissent souvent par cœur les dates de mort des toreros tués dans l’arène. Ils vous diront : « Manolete est mort le 28 août 1947, le toro s’appelait comme ça, il portait tel numéro, il était de telle couleur », etc. Les gamins dans les écoles taurines à 15 ans savent ce qu’est une artère fémorale. Regardez simplement l’arène ! C’est le seul lieu de spectacle dans lequel il y ait en coulisse une chapelle et une infirmerie. Ça interpelle, non ?

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