Pierre Michon


La Grande Beune

Collection : Collection jaune

Récit

96 pages

12,00 €

978-2-86432-230-6

janvier 1996

Quand il arrive à Castelnau, un village au fin fond de la Dordogne, tout près de Lascaux, le narrateur a vingt ans. C’est son premier poste.

Derrière le rideau gris des pluies de septembre, entre deux dictées, le jeune instituteur s’abandonne aux rêves les plus violents – archaïques, secrets et troubles comme les flots que roule, en contrebas des maisons, la Grande Beune.

Dans ces contrées où se rejoue encore dans une forme ancienne l’origine du monde, le sexe sépare deux univers. Celui des hommes, prédateurs, frustes mais rusés – terriblement. Et puis celui des femmes, autour de deux figures que l’écrivain campe magistralement.

Hélène l’aubergiste, mère emblématique, et Yvonne, à la beauté royale, qui suscite chez le narrateur une convoitise brûlante et toutes les variations d’un émoi qu’il nous fait partager au rythme de sa phrase : emportée comme un galop de rennes dans une ère révolue, retournée en une scène grotesque où des enfants exhibent l’animal vaincu, mordante ou fuyante comme le loup des peintures rupestres.

 

Cet ouvrage a reçu le prix Louis-Guilloux 1997.

Je ne crois guère aux beautés qui peu à peu se révèlent, pour peu qu’on les invente ; seules m’emportent les apparitions. Celle-ci me mit à l’instant d’abominables pensées dans le sang. C’est peu dire que c’était un beau morceau. Elle était grande et blanche, c’était du lait. C’était large et riche comme Là-Haut les houris, vaste mais étranglé, avec une taille serrée ; si les bêtes ont un regard qui ne dément par leur corps, c’était une bête ; si les reines ont une façon à elles de porter sur la colonne d’un cou une tête pleine mais pure, clémente mais fatale, c’était la reine. Ce visage royal était nu comme un ventre : là-dedans les yeux très clairs qu’ont miraculeusement des brunes à peau blanche, cette blondeur secrète sous le poil corbeau, cette énigme que rien, si d’aventure vous possédez ces femmes, ni les robes soulevées, ni les cris, ne dénoue. Elle avait entre trente et quarante ans. Tout en elle était connaissance du plaisir, celui sans doute qu’on entend d’habitude, mais celui aussi qu’elle dispensait à tous, à elle-même, à rien quand elle était seule et ne se voyait plus, seulement en posant là le gras de ses doigts, en tournant un peu la tête et alors les sequins d’or qu’elle avait aux oreilles touchaient sa joue, en vous regardant ou en regardant ailleurs, et ce plaisir était vif comme une plaie ; elle savait cela ; elle portait cela avec vaillance, avec passion. Allons, on ne peut en parler ; non, ça n’est pas né de l’argile : c’est comme le battement furieux de milliers d’ailes en tempête et il n’y a pas pourtant de matière plus comble, plus lourde, plus enferrée dans son poids. Le poids de ce mi-corps somme toute gracile en dépit de l’évasement des seins était considérable. Des paquets de cigarettes bien rangés derrière elle l’auréolaient. Je ne voyais pas sa jupe ; c’était pourtant là derrière le comptoir, démesuré, insoulevable. La pluie brusque dehors fouettait les vitres : je l’entendais crépiter sur cette chair intacte.

Harper’s Magazine, juin 2002, par Roger Shattuck (en anglais)

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Traductions

 

De hengelaars van Castelnau, trad. Rokus Hofstede, Manet van Montfrans, Amsterdam, Oorschot, 1997 (néerlandais).

 

Die Grande Beune, trad. Katja Massury, Berlin, Suhrkamp, 2011 (allemand).

 

El origen del mundo, trad. María Teresa Gallego Urrutia, Barcelone, Anagrama, 2012 (espagnol).

 

The Origin of the World, trad. Wyatt Alexander Mason, New Haven, Yale University Press, 2013 (anglais).