Etudes, juillet 2017, par Laurence Devillairs

Averroès représente l’autre grande tradition de la philosophie. Celle que le triomphe cartésien du Cogito a occultée. L’enjeu du choix qu’accomplit Averroès en prenant parti pour Aristote contre Platon, c’est celui d’une définition de l’homme, de ce qu’il peut par ses ressources propres. Et c’est aussi l’ambition de Thomas d’Aquin : déterminer ce que peut la nature humaine, sans le secours surnaturel de la grâce et de l’illumination. C’est ce qui motive sa critique d’Augustin, pour qui une semblable séparation n’a aucun sens ; et c’est ce qui guide son commentaire d’Averroès, pour qui l’acte d’« intelliger » n’est pas ce qui appartient en propre à l’homme. Averroès fait de l’intellect une substance séparée, surplombant l’homme sans le définir. Éternel et unique, l’intellect survit à l’individu, opère en lui sans pouvoir lui être attribué. Ce qui appartient à l’homme, c’est de penser, de « cogiter », ce qui est radicalement différent de l’intellection. Pourquoi ? Parce que la pensée est toujours pensée par images. Penser, c’est produire des images, des fantasmes, à partir des sensations et des perceptions – tout ce que la pensée, au sens cartésien, rejettera pour n’admettre que l’intellection pure, ne devant rien au sensible, et donc au corps. Pour Averroès, au contraire, la pensée est imagination. Notre rapport au conceptuel et à la vérité ne peut se dispenser de leur médiation. Héritier de la médecine grecque, il fait du cerveau le lieu de la cogitation, de tout acte mental, du rêve du rêveur à la pensée du prophète, du prince, de l’imam ou du mélancolique. Tel est ce « tiers état » des images, dont je suis le pourvoyeur. Je ne suis pas mon intellect, je ne peux pas même dire que j’ai un intellect : tout discours d’attribution est impossible ; je suis traversé par l’activité intellectuelle mais je n’en suis pas le sujet. Faire le choix d’Aristote contre Platon, c’est faire du recours aux images non un point de départ mais une dimension constitutive de notre rapport au réel et au vrai. Je suis un corps cogitant. Tel est le Cogito d’Averroès. Une vie accomplie réside ainsi dans la fusion avec cet intellect séparé, ce qui confère à l’homme un destin surnaturel, sans l’intervention de la grâce : devenir cet intellect, c’est devenir éternel. On ne peut que se réjouir des travaux entrepris par Jean-Baptiste Brenet qui restituent tout un monde philosophique que nous sommes coupables d’ignorer : il y a une vie avant Descartes.