artpress, décembre 2017, par Hélène Giannecchini

Myriam, Tassili et Goodmann sont morts. Ensemble, ils évoluent dans un boyau obscur; autour d’eux, le monde est dissout et le temps suspendu. Ils décident de se raconter des histoires pour « planter des balises verbales dans la matière fuyante et sombre dont [est] construit le temps ». Ces récits leur permettent de déjouer l’absurde et terrible monotonie de leur voyage. Ici, la parole est salvatrice et, si elle ne change pas la désolation qui les entoure, elle permet au moins d’en déjouer la toute-puissance. Ce sont ces histoires qui composent la matière même de Black Village, trente et un narrats dépeignant un monde ruiné par les pogroms et les exterminations, peuplés d’oiseaux humains et de vieilles femmes terribles. Tous ces récits sont brusquement interrompus au moment même où l’action parvient à son point d’acmé. Chaque fragment se rompt sur quelques mots qui ne semblent pas avoir eu le temps de former une phrase. « Bien qu’à bout de forces, Klokov fut de nouveau tenté par», lit-on avant d’être brutalement laissé seul. Myriam, Tassili et Goodmann nous ont pourtant prévenus : « L’inachèvement était le seul rythme auquel nous pouvions nous raccrocher pour mesurer ce qui subsistait de notre existence, l’unique forme de mesure à l’intérieur de l’espace noir. » Dans ce monde irrémédiablement clos et plongé dans une obscurité définitive, la parole, en refusant, de finir, offre ses possibles, une force d’à-venir salutaire. Avec Black Village, Lutz Bassmann, hétéronyme d’Antoine Volodine, signe un recueil d’une intensité rare, porté par une écriture d’une puissance sidérante. En brisant les codes du récit, en bouleversant les genres, il offre, au sein même du désastre que ce livre raconte, une littérature réinventée et affirme l’infinie potentialité de la langue.