Sud-Ouest, 2 janvier 2018, propos recueillis par Christophe Loubes

Soixante-dix ans de Bordeaux-Bristol : 1965, la jeunesse anglaise se rebiffe

 

BORDEAUX-BRISTOL #1 – Alors que l’anniversaire du jumelage se précise, le point sur les projets en cours. Ce mardi, le dernier roman du Bordelais François Garcia, qui évoque Bristol en 1965 : une société en mutation pour une jeunesse avide de changement. Après l’Espagne, l’Algérie ou son quartier natal des Capucins, c’est à Bristol que François Garcia situe l’action de son dernier roman. Intitulé Bye Bye, Bird, il sera disponible à partir de demain en librairie. L’écrivain bordelais y dépeint la découverte de la ville anglaise en 1965, source de découvertes musicales, sociales ou amoureuses. Interview :

 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de parler de Bristol dans les années 60 ?

François Garcia Dans mon roman Federico ! Federico ! j’avais parlé de la jeunesse qui sortait de la guerre d’Algérie. Là, j’avais envie de raconter ce qui allait amener une génération vers Mai 68 : l’émergence d’une contre-culture dont les vitrines ont été la révolution musicale, autour du rock, de la pop et du rhythm’n’blues, et la révolution vestimentaire qu’ont apporté les mods anglais. Tout cela a grandi en même temps que le rejet de la guerre au Vietnam et la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis.

Mon idée de départ était d’évoquer tous ces aspects dans un même roman, et puis, quand j’ai structuré mon livre, je me suis aperçu que ce que j’avais vécu en un mois à Bristol me suffisait pour parler de cette métamorphose. Cette mémoire individuelle rejoint une mémoire collective. Le narrateur parle à la première personne, mais ce « je », ce n’est pas François Garcia ; c’est une mémoire collective, qui s’exprime à travers une certaine langue.

Bristol en 1965, c’était vraiment un autre monde pour un adolescent bordelais ?

Oui, tout ce qu’on voyait dans la rue était différent : les commerces, les produits, les gens en vestes de tweed et casquettes, les salons de coiffure avec leurs fauteuils en cuir rouge, même les coupes de cheveux ! À part quelques voyages en Espagne c’était la première fois que je sortais vraiment de chez moi. Et c’était la première fois que je prenais l’avion : Un Douglas DC4 !

Et j’arrivais dans une ville encore très marquée par la guerre. Bristol avait été un site très important de construction aéronautique, et l’objectif de nombreux bombardements allemands dont elle ne s’était pas complètement remise. Tout cela avait forgé, chez ceux qui avaient connu ces épreuves, une mentalité rigide qui se heurtait à celle des baby-boomers. Eux avaient les moyens de s’acheter les fringues et les disques qui rompaient avec cette morale fermée. Les Rolling Stones chantant « The Last Time » à la télévision se présentaient comme des jeunes mal élevés !

En quoi le rock a-t-il été le marqueur de cette rupture ?

Des chansons comme « My Generation », des Who, ou « (I Can’t Get No) Satisfaction », des Rolling Stones, exprimaient la frustration de la jeunesse anglaise. « Bye Bye, Bird », un blues américain repris par les Moody Blues, qui donne son titre à mon livre, est une manière, pour moi, de dire « Adieu mon enfance ». En 1965 Bristol était déjà une ville musicale. Ça tient au fait que c’est un port de l’ouest de l’Angleterre, ouvert sur les États-Unis, la Jamaïque, l’Afrique. Ça le rapproche de Bordeaux. Beaucoup de musiques de ces pays sont arrivées à Bristol plus vite et plus massivement qu’ailleurs au Royaume-Uni.

La vie dans les familles anglaises était aussi austère que ce que vous décrivez ?

Elle l’était en tout cas chez mon hôte, qui était capitaine de pompiers et qui faisait vivre sa famille dans une rigueur toute militaire. Quand je parle d’une partie de pêche où j’étais mort de froid je raconte des choses que j’ai vécues : à la fin mars en mer, en tricot et pantalon de flanelle et alors que, adolescent, je n’avais pas de graisse ! Mais certains détails sont aussi utilisés pour magnifier le réel. Et servir la narration.