La Tête de George Frédéric Haendel

Der Doppelgänger

Traduit de l’allemand (Autriche) par Uta Müller et Denis Denjean

64 p.

9,94 €

ISBN : 978-2-86432-227-6

Parution : septembre 1995

Le 13 avril 1759, après avoir assisté à une ultime exécution du Messie à Covent Garden, George Frédéric Haendel mourait à Londres, au comble des honneurs et de la gloire. Dix-sept ans auparavant jour pour jour, avait eu lieu à Dublin la création de ce même oratorio ; et c’est encore un 13 avril, vingt-deux ans plus tôt qu’une attaque avait terrassé le musicien, alors en proie aux pires difficultés financières, privé des faveurs du public et considéré pendant plusieurs années comme un homme fini.
Ces trois dates, à l’heure de la mort, semblent se concentrer en un seul et même instant dans le bref récit que Gert Jonke, avec une érudition teintée d’humour et une virtuosité hautement musicale, consacre aux derniers instants de la vie du compositeur.

Extrait

Le 13 avril, Haendel sentit tout l’horizon baroque venir de très loin au-delà de Londres, traverser les ruelles de la ville, entrer chez lui, se pencher sur son lit ; il sentit la rue se ruer dans sa chambre par la fenêtre, alors qu’il avait déjà le sentiment de planer au-dessus de son propre corps, il se perçut lui-même dessus et dessous comme le reflet transparent de sons inouïs qui, voltigeant à travers sa chambre, l’élargirent aux dimensions des plaines continentales ; l’horizon s’y retira alors en emportant Haendel loin derrière le fleuve immobile d’où partaient les sons pour escalader le ciel ; un certain temps encore, Haendel put se percevoir comme leur reflet transparent, et, à côté, l’écho à peine audible des cloches de Pâques qui à l’instant se mirent à sonner lui parut sans doute comme le choc grossièrement discordant d’un méchant bout de tôle rouillée heurtant le pavage grossier dessiné sur la dalle du ciel.
Le 13 avril, exactement vingt-deux années plus tôt, une chose semblable lui était déjà arrivée, mais sans ce caractère si absolument, si infiniment définitif. Cet après-midi-là, le valet avait mis à faire son service tout le soin et toute l’attention dont il était capable, car le maître, qu’on n’avait pas vu aussi courroucé depuis longtemps, écumait en grimpant les escaliers dans le bruit de tonnerre du portail : la négligence d’un ou de plusieurs membres du personnel vocal de son théâtre – qui chantait n’importe comment – l’avait acculé au mur de sa colère, il avait failli éclater, en venir aux mains, ce qu’il ne put empêcher qu’en s’éclipsant, et maintenant, toujours aussi excité, il marchait de long en large, on entendait ses pas résonner au plafond.
Ces négligences au cours des répétitions avant la première avaient dépassé les limites du supportable ; les interprètes lui coûtaient une fortune, mais ils n’étaient ni capables ni désireux de redoubler d’efforts pour s’acquitter des fonds investis.
Il ne leur accordait même plus assez de sensibilité pour déchiffrer et chanter en silence le calme d’une chambre abandonnée, enfoui sous le vide d’une feuille de papier jauni ; l’excitation montée de sa tête avait déjà troué le plafond du grenier, et le seul besoin qu’il éprouvait encore était de précipiter ensemble avec fracas du haut des falaises crayeuses de Douvres tous les clavecins qu’on lui avait imposés au cours de sa vie, ces milliers d’instruments fatigués, désaccordés, inutilisables, et de les couler au fond de la mer.
Les chanteurs effrayés tentèrent naturellement de le calmer : Comment, on n’avait pas chanté comme il voulait ? Quoi ? répliqua-t-il, chanté ? non, il n’avait pas entendu chanter, ils appelaient ça chanter ? Quel beau son n’est-ce pas ? Pour lui, il se faisait une tout autre idée de la voix humaine. Mais si, lui répondit-on, bien sûr, le son était beau, ils avaient chanté exactement comme il l’avait noté sur la partition. Comment pouvait-il n’avoir rien entendu ? reprirent les chanteurs – et, pour le prouver, ils voulurent aussitôt se remettre à chanter, mais Haendel ne voulait plus rien entendre, arrêtez ! cria-t-il en se bouchant les oreilles, arrêtez tout de suite de chanter ! Il n’était plus en état d’écouter chanter, maintenant fini de chanter, basta !
La maison de Brookstreet était depuis longtemps considérée par ses voisins comme une maison de fous. Souvent la nuit, à travers le portail laissé ouvert par oubli, le clavecin déversait ses flots de chaconnes et de sarabandes, fort propices à l’insomnie, ou bien, par la fenêtre ouverte, fusaient cris et hurlements chantés, chants et hurlements criés, chants et cris hurlés comme l’exigeaient les conventions rigides de l’opéra héroïque italien, ou peut-être tout sortait-il du gosier de l’Allemand devenu fou qui giflait de ses cris tel ou tel organe vocal incapable de musique correcte.

Revue de presse

Choisir, juin 1996, par F. Cousté

Goût des flamboyantes alliances de mots et des longues phrases savamment articulées à la Claude Simon, sensibilité quasi synopsique, humour d’imprégnation et images surréalistes aussitôt familières, évoquant parfois les Monty Python, caractérisent l’art de l’écrivain. Ce bref récit est une petite merveille d’esprit, de poésie et de… musicalité. Une heure de parfaite délectation…

Lire la suite

Le Matricule des anges, 20 novembre 1996, par Philippe Savary

Gert Jonke […] rend un hommage élégant et passionné au compositeur allemand. Par une langue riche en résonances et en harmonies, l’écrivain autrichien réussit à reproduire cette fulgurance issue des catacombes de la création en cernant cette « tête » où tant de musique avait pris place, cette « tête » qui a toujours su percevoir « en écho l’explosion... Lire la suite