Wolfgang Hildesheimer

Né le 9 décembre 1916 dans une famille juive de Hambourg, fils d’un ingénieur-chimiste, Wolfgang Hildesheimer fut dans cette ville l’élève de la célèbre école Oldenwald. En 1933, sa famille émigre en Angleterre, puis en Palestine où on le met en apprentissage chez un menuisier.
En 1937, Hildesheimer retourne à Londres où il étudie le dessin et suit une formation de décorateur de théâtre. Il revient en 1940 en Palestine où il passe toute la durée de la guerre en gagnant d’abord sa vie comme professeur d’anglais, puis comme officier de renseignement auprès du gouvernement britannique.
En 1946, il est nommé interprète au procès de Nuremberg, et participe à la rédaction du procès-verbal officiel. À la fin du procès, il s’établit en Bavière, au bord du lac de Starnberg, et commence à exposer et à vendre ses toiles. Son travail graphique accompagnera toujours son activité d’écrivain, qui, à l’en croire, n’aurait commencé qu’en 1950. En 1952, les brèves et mordantes Lieblose Legenden (titre que l’on pourrait traduire par Légendes cruelles) révèlent pourtant déjà un auteur accompli, doué d’un rare talent de satiriste dont le regard critique témoigne d’une rupture avec la culture occidentale telle qu’elle s’était définie avant la guerre, contestant toute possibilité de retour au statu quo ante. L’œuvre de Hildesheimer sera dès lors celle d’un écrivain qui, comme tous les auteurs marquants de sa génération, dresse le constat de la faillite des valeurs humanistes impuissantes à garantir le monde contre la barbarie, mais que son immense culture littéraire, musicale et picturale, pousse à interroger malgré tout les œuvres du passé pour chercher en elles ce qui, par-delà le désenchantement contemporain, résiste à la perte du sens : œuvre tissée de références, de citations (cachées ou non), d’échos, de reprises ironiques ou d’hommages aux génies admirés (les pages visionnaires consacrées aux Variations Goldberg de Bach dans Masante en sont un magnifique exemple).
Dans les années cinquante, Wolfgang Hildesheimer prend part aux réunions du Groupe 47 sans véritablement y adhérer ; il se méfie aussi du moralisme de Heinrich Böll et demeurera toujours indépendant de tous les mouvements littéraires. Dans les années soixante, c’est avant tout par le théâtre et les pièces radiophoniques qu’il connaît le succès, au point que son image en restera durablement marquée ; son premier roman, Paradies der falschen Vögel (traduit en français en 1969 sous le titre L’Oiseau-Toc), a pourtant conquis un large public lors de sa parution en 1953, mais il restera aussi son seul livre à mériter véritablement l’appellation de « roman ». Hildesheimer y poursuit sa critique virulente des liens entre l’art et le pouvoir et sa dénonciation du rôle idéologique de la culture en montrant un faussaire remarquablement doué qui parvient à créer de toutes pièces, dans un petit État imaginaire, l’œuvre du grand peintre classique qui manque à l’histoire du pays : grâce au faussaire, on dispose désormais d’un maître dont on peut se recommander pour prouver la vigueur du génie national.
Une autre particularité de Wolfgang Hildesheimer est d’être le seul auteur allemand à avoir formulé, dans ces mêmes années, une philosophie de l’absurde que l’on peut rapprocher de celle de Camus, notamment dans ses Frankfurter Vorlesungen de 1967. Il s’en détachera dans une certaine mesure par la suite. On croit aussi, souvent, déceler chez lui l’influence de Beckett, mais les influences qu’il a réellement subies sont probablement plus secrètes : Joyce, avant tout, mais aussi Djuna Barnes, dont il traduit en 1971 Le Bois de la nuit, et le surréalisme français.
C’est dans son œuvre romanesque que Hildesheimer révèle pleinement toute la force de son écriture, une écriture qui veut donner à entendre le silence d’après Auschwitz tout en dénonçant les tentatives de rationalisation, de quelque inspiration idéologique qu’elles soient, qui animent les discours intellectuels à ce propos et risquent de faire de la Shoah un objet de pensée ordinaire. Tynset (1965, traduit en français sous le titre Voyage nocturne) et Masante (1973) sont les deux amples monologues romanesques qui haussent Hildesheimer au rang des plus grands prosateurs allemands de l’après-guerre : sans renoncer au ton satirique des premiers textes, son écriture s’y enrichit d’une dimension nouvelle, celle d’un lyrisme épuré, tout en veillant à déjouer sans cesse l’illusion romanesque dans un cadre pseudo-autobiographique. La narration brouille à tout moment les cartes de la fiction et de la réalité pour mettre en question la capacité du langage à atteindre la vérité de l’expérience et de l’Histoire.
En 1966, Wolfgang Hildesheimer reçoit le prix Büchner, la plus prestigieuse distinction des lettres allemandes. Passés les deux livres majeurs, les publications se raréfient ; l’écrivain revient aux arts graphiques, développant notamment la pratique « humble » du collage qu’il portera à un degré extrême de virtuosité. Mais l’œuvre littéraire se poursuit dans l’ombre, avec de nombreux textes fragmentaires que révélera l’édition complète publiée chez Suhrkamp dans les années quatre-vingt-dix. Hildesheimer se consacre aussi à des travaux marginaux par rapport à sa vocation première, mais d’un grand retentissement : une biographie non conformiste de Mozart qu’il publie en 1977 (c’est paradoxalement en France son ouvrage le plus connu) et une autre du baron de Marbot qui paraît en 1981 (traduit en français en 1984). Vers la fin de sa vie, Hildesheimer, retiré du monde, s’est encore signalé par quelques prises de position en faveur de la protection de la nature qui s’expliquent peut-être davantage par le contexte allemand que par la logique interne de son œuvre. Deux adaptations de ses pièces dues à Michèle Jeanvoine sont alors diffusées sur France Culture : Sur les rives de la Plotinitza (pièce radiophonique de 1954) en janvier 1983 et L’Empire du dragon (comédie en trois actes de 1955) en mai 1985. La découverte de son œuvre théâtrale en France se poursuivra après sa mort avec la traduction par Pierre Deshusses de La Victime Hélène, une comédie de 1959 qui est probablement son chef-d’œuvre au théâtre.
Wolfgang Hildesheimer est mort en Suisse le 21 août 1991. La parution de ses Œuvres complètesau lendemain de sa mort, qui révèle un nombre considérable d’inédits et rassemble, outre des poèmes écrits entre 1939 et 1984, de nombreux articles de critique littéraire, musicale et picturale, a fait figure d’événement littéraire. Elle a permis de prendre la véritable mesure d’un artiste doué d’une puissance d’analyse exceptionnelle, capable d’écrire aussi bien sur Edgar Varese que sur Leopardi, et dont les œuvres majeures, notamment Masante, ont trouvé leur forme définitive à travers un nombre considérable d’esquisses et de réélaborations successives. Les études sur Hildesheimer n’ont cessé de se multiplier depuis lors.
Lors de sa première édition, la jaquette de Masante portait la mention « roman », supprimée en 1975, rétablie en 1988, mais Hildesheimer ne s’est jamais senti tenu de s’inscrire dans un genre littéraire défini. Pas plus que Canto de Paul Nizon ou Le Feu de Jean Améry avec lesquels il n’est pas sans parenté, ce texte ne se laisse aisément qualifier ni classer. Dans les entretiens qu’il a accordés à Manfred Durzak (parus dans le volume Gespräche über den Roman, Suhrkamp, 1976) ou à des étudiants qui travaillaient sur son œuvre, Wolfgang Hildesheimer s’est toujours contenté de définir Masante et Tynset comme des monologues narratifs à la première personne, composés de souvenirs personnels mêlés à une série de rêves qui le hantaient. Il insistait également sur l’importance d’un mode d’écriture proche du surréalisme dans de nombreux passages de ces livres.
Face aux aventures racontées par Maxine, figure picaresque haute en couleur, sœur lointaine de la Célestine ou de Moll Flanders, et dont la faculté d’invention exubérante a la valeur d’un rappel du temps révolu de la fiction heureuse, les histoires qui hantent le narrateur de Masante, réfugié à l’auberge de La Dernière Chance, aux confins du désert, sont toutes liées au souvenir obsédant des années où la barbarie nazie a déferlé sur le monde, et à la hantise de trouver à nouveau sur son chemin les bourreaux d’hier, toujours aussi froidement efficaces, à peine moins arrogants. Elles témoignent des obsessions qui ont chassé le narrateur de Cal Masante, sa ferme près d’Urbino, en Italie. Comment ne pas se rappeler, en lisant l’épisode du rat mort de terreur aperçu par le narrateur à la devanture d’un magasin de Salonique, que cette ville fut le théâtre d’une des plus importantes rafles de toute l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, qui permit à l’occupant de déporter d’un seul coup 45 000 juifs ? De lieu en lieu, de fragment en fragment, le narrateur de Masante reconstitue dans sa mémoire la géographie d’un monde sur lequel s’est abattu partout le glaive de la terreur. Livre déplacé, décentré, insaisissable comme son sujet même, où l’on passe sans transition du comique le plus acerbe au cauchemar le plus effrayant, Masante est avant tout un livre sur la peur, écrit contre la peur, une méditation hallucinée sur la persécution qui rend interchangeables les noms des victimes, un tombeau à la mémoire de ceux dont on a voulu effacer la mémoire, détruire toute trace, oblitérer le nom. Wolfgang Hildesheimer y travailla longtemps, cherchant à donner à la succession des fragments qui le composent une forme musicale où les personnages, les épisodes, les objets, s’organisent en un savant contrepoint ; il lui fallut notamment, pour y parvenir, faire un détour par cette forme d’expression privilégiée qu’était pour lui le théâtre : ce fut la pièce radiophonique de 1969 intitulée Maxine.
Si Tynset, de l’aveu même de l’auteur, se présentait comme un Rondo sans cesse interrompu par le retour de la terreur, Masante, journal fragmentaire d’une fuite, prend la forme d’une fugue dont les voix ne cessent de se poursuivre, s’interrompant à tout moment pour reprendre plus loin sous une forme subtilement modifiée, comme le donne à voir la disposition des paragraphes que la présente traduction respecte scrupuleusement. Fugue dont le véritable « sujet » (la mort dans les camps) n’est jamais directement énoncé, seulement présenté de façon détournée, et par là même donné pour imprésentable, comme l’horreur même qui ne saurait se plier aux canons rassurants de l’art occidental et de la rationalité classique (qu’elle s’incarne dans le système tonal en musique ou dans les lois de la perspective en peinture). L’apparent « désordre » de Masante est le fruit d’une composition savante qui exige du lecteur une attention de tous les instants, et dont la signification profonde est éminemment politique dans son déni de l’ordre et des lois ordinaires de la narration. Texte sans doute inachevable, achevé pourtant, où se lisent le deuil de l’ambition du « chef-d’œuvre » désormais interdit et le refus des critères admis de la « réussite » littéraire. Chef-d’œuvre pourtant, et de premier plan, où la fiction incendiée ne cesse de renaître de ses cendres, et dont la fin, malgré tout, réveille l’espoir d’un prochain retour vers Urbino, la ville d’Italie où se conserve intact le souvenir d’un âge où l’esprit occidental entrevit dans sa plus grande clarté le rêve d’un séjour harmonieux de l’homme sur la terre.

 

Jean-Yves Masson, postface à Masante, éd. Verdier.

Chez d’autres éditeurs

La Victime Hélène, Circé, 1994

Sir Andrew Marbot, J.-C.Lattès, 1984

Mozart, J.-C. Lattès, 1979

L’Oiseau Toc, Gallimard, 1969

Voyage nocturne, roman, Gallimard, 1967

Aux éditions Verdier

Prix

Prix AU•TR•ES de Rhône Alpes, 1999 (Masante)