eloge_de_l_ombre
Éloge de l’ombre

Littérature japonaise

Traduit du japonais par René Sieffert

96 p.

16,23 €

ISBN : 978-2-86432-652-6

Parution : mai 2011

« Car un laque décoré à la poudre d’or n’est pas fait pour être embrassé d’un seul coup d’œil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en révèle l’un ou l’autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l’ombre, il suscite des résonances inexprimables.
De plus, la brillance de sa surface étincelante reflète, quand il est placé dans un lieu obscur, l’agitation de la flamme du luminaire, décelant ainsi le moindre courant d’air qui traverse de temps à autre la pièce la plus calme, et discrètement incite l’homme à la rêverie. N’étaient les objets de laque dans l’espace ombreux, ce monde de rêve à l’incertaine clarté que sécrètent chandelles ou lampes à huile, ce battement du pouls de la nuit que sont les clignotements de la flamme, perdraient à coup sûr une bonne part de leur fascination. Ainsi que de minces filets d’eau courant sur les nattes pour se rassembler en nappes stagnantes, les rayons de lumière sont captés, l’un ici, l’autre là, puis se propagent ténus, incertains et scintillants, tissant sur la trame de la nuit comme un damas fait de ces dessins à la poudre d’or. »

Extrait

Chaque fois que, dans un monastère de Kyôto ou de Nara, l’on me montre le chemin des lieux d’aisance construits à la manière de jadis, semi-obscurs et pourtant d’une propreté méticuleuse, je ressens intensément la qualité rare de l’architecture japonaise. Un pavillon de thé est un endroit plaisant, je le veux bien, mais des lieux d’aisance de style japonais, voilà qui est conçu véritablement pour la paix de l’esprit. Toujours à l’écart du bâtiment principal, ils sont disposés à l’abri d’un bosquet d’où vous parvient une odeur de vert feuillage et de mousse ; après avoir, pour s’y rendre, suivi une galerie couverte, accroupi dans la pénombre, baigné dans la lumière douce des shôji et plongé dans ses rêveries, l’on éprouve, à contempler le spectacle du jardin qui s’étend sous la fenêtre, une émotion qu’il est impossible de décrire. Au nombre des agréments de l’existence, le Maître Sôséki comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager, tout en précisant que c’était une satisfaction d’ordre essentiellement physiologique ; or, il n’est, pour apprécier pleinement cet agrément, d’endroit plus adéquat que des lieux d’aisance de style japonais d’où l’on peut, à l’abri de murs tout simples, à la surface nette, contempler l’azur du ciel et le vert du feuillage. Au risque de me répéter, j’ajouterai d’ailleurs qu’une certaine qualité de pénombre, une absolue propreté et un silence tel que le chant d’un moustique offusquerait l’oreille, sont des conditions indispensables. Lorsque je me trouve en pareil endroit, il me plaît d’entendre tomber une pluie douce et régulière. Et cela tout particulièrement dans ces constructions propres aux provinces orientales, où l’on a ménagé, au ras du plancher, des ouvertures étroites et longues pour chasser les balayures, de telle sorte que l’on peut entendre, tout proche, le bruit apaisant des gouttes qui, tombant du bord de l’auvent ou des feuilles d’arbre, éclaboussent le pied des lanternes de pierre, imprègnent la mousse des dalles avant que ne les éponge le sol. En vérité ces lieux conviennent au cri des insectes, au chant des oiseaux, aux nuits de lune aussi ; c’est l’endroit le mieux fait pour goûter la poignante mélancolie des choses en chacune des quatre saisons, et les anciens poètes de haïkaï ont dû trouver là des thèmes innombrables. Aussi n’est-il pas impossible de prétendre que c’est dans la construction des lieux d’aisance que l’architecture japonaise atteint aux sommets du raffinement. Nos ancêtres, qui poétisaient toute chose, avaient réussi paradoxa­lement à transmuer en un lieu d’ultime bon goût l’endroit qui, de toute la demeure, devait par destination être le plus sordide et, par une étroite association avec la nature, à l’estomper dans un réseau de délicates associations d’images. Comparée à l’attitude des Occidentaux qui, de propos délibéré, décidèrent que le lieu était malpropre et qu’il fallait se garder même d’y faire en public la moindre allusion, infiniment plus sage est la nôtre, car nous avons pénétré là, en vérité, jusqu’à la moelle du raffinement. Les inconvénients, s’il faut à tout prix en trouver, seraient l’éloignement, et l’inconfort qui en résulte lorsqu’on est obligé de s’y rendre en pleine nuit, et d’autre part le risque, en hiver, d’y prendre un rhume ; si toutefois, pour reprendre un mot de Saitô Ryoku.u, « le raffinement est chose froide », le fait qu’il règne en ces lieux un froid égal à celui de l’air libre serait un agrément supplémentaire. Il me déplaît souverainement que, dans les toilettes de style occidental des hôtels, l’on en soit venu à dispenser la chaleur du chauffage central.

Revue de presse

Tout est à nous !, 20 décembre 2012, par Catherine Segala

Écrit en 1933 et livre culte depuis cette date, l’Éloge de l’Ombre gagne chaque jour en actualité dans une société de paillettes. Mettant en parallèle les civilisations japonaise et occidentale, Tanizaki montre comment la lumière trop brillante de l’Occident écrase et met tout au même niveau alors que l’obscurité et la lueur diffuse appréciées des Japonais... Lire la suite

Lire, mars 2012, par André Clavel

Spécial Japon : La bibliothèque idéale

[…] Qu’est-ce que l’harmonie, pour un Japonais ? Réponse dans ce merveilleux traité d’esthétique où, désemparé par l’occidentalisation clinquante de sa patrie, Tanizaki livre – en 1933 – sa conception de la beauté. Partant d’exemples tirés du quotidien, il montre que la spécificité de la civilisation nipponne n’est pas fondée sur la transparence ni sur la... Lire la suite

L’Humanité, 28 juillet 2011, par Alain Nicolas

Les ombres japonaises, pour un autre sentiment du monde

La réédition très attendue d’un célèbre essai de Tanizaki, méditant sur le rôle de la lumière dans les sensibilités et les imaginaires japonais et occidental. Un écrit précurseur, toujours d’actualité quatre-vingts ans après.

Comment adapter le confort moderne occidental à un intérieur au pur style... Lire la suite

Lire, juillet 2011, par André Clavel

La réédition du chef-d’œuvre de Tanizaki, Éloge de l’ombre, à savourer dans toute sa subtilité.

Une littérature teintée de mélancolie et de délicatesse. Une prose enivrante, qui voltige comme des pétales de cerisier. Un cocktail de belles endormies, de soupirs métaphysiques et de paysages immaculés. Un auteur hanté par la beauté féminine, par la blancheur des... Lire la suite

L’Express, 22 juin 2011, par Emmanuel Hecht

Ombres japonaises

La technique n’est pas forcément un progrès pour la civilisation. La leçon – toujours actuelle – du maître Tanizaki.

Imaginez un long article sur les luminaires se métamorphosant au fil des pages en un traité d’esthétique. Inconcevable ? C’est pourtant l’impression renvoyée par Éloge de l’ombre, l’essai de Junichirô Tanizaki (1886-1965) publié en 1933 et réédité dans la superbe... Lire la suite

Books, juin 2011

Leçon d’harmonie japonaise

Désemparé par l’occidentalisation de l’Archipel, Junichirô Tanizaki livrait, en 1933, sa réflexion sur la conception nippone du beau. En conviant ses concitoyens à retrouver le goût du clair-obscur.

Si vous désespérez de comprendre le Japon, lisez le petit traité d’esthétique comparée occidentalo-nippone de l’écrivain Junichirô Tanizaki, Éloge de l’ombre, que rééditent les éditions... Lire la suite