le_jardin_de_la_connaissance
Le Jardin de la connaissance

Der Doppelgänger

Traduit de l’allemand par Jean-Yves Masson. Postface de Francis Claudon

80 p.

10,65 €

ISBN : 978-2-86432-144-6

Parution : février 1992

Que cherche Erwin, le jeune prince ? Les paysages qu’il traverse, les souvenirs qui s’imposent à lui au fil du temps, les êtres qu’il rencontre ne cessent de lui promettre illusoirement et de lui refuser toujours une impossible initiation.
Profondément ancré dans un temps et dans un lieu – l’Autriche de la fin du XIXe siècle – ce bref récit, paru en 1895, fut de ceux qui surent traduire la sensibilité de toute une génération. Il valut à son auteur une immense réputation que celui-ci fut peu soucieux d’exploiter. Il frayait une voie à des œuvres comme Les Désarrois de l’élève Törless de Musil, ou le Tonio Kröger de Thomas Mann.

Extrait

Quand Erwin vint à Vienne, il avait dix-sept ans ; peu de temps après son arrivée, il retourna au collège religieux. À cette occasion, de nombreux anciens camarades lui promirent de venir lui rendre visite à Noël. Il se réjouissait de cette perspective, et particulièrement de l’idée de revoir Lato, mais il attendait en même temps avec impatience la visite d’un nouveau venu au collège, dont il venait seulement de faire la connaissance ; c’était un garçon fort laid, avec de grands yeux, qui travaillait mal, et qui, parce qu’il n’était pas riche, voulait devenir officier afin de parvenir au service d’un archiduc.
Erwin rendit souvent visite à ses anciens camarades pendant les premiers mois, mais, peu à peu, il les oublia et n’aima plus que Vienne. Il aimait les grands palais baroques dans les ruelles étroites, et les inscriptions tonitruantes gravées au fronton de nos monuments, et le pas des chevaux quand ils vont à l’espagnole, et les uniformes des gardes, et la cour de la résidence impériale, les jours d’hiver, quand une musique de parade bruyante passe au travers de la foule et réchauffe et détend les corps engourdis des badauds ; et il aimait aussi les grandes fêtes que tout le monde célèbre, en particulier la Fête-Dieu, le jour où le corps glorifié de Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ vient à nous, nimbé d’un éclat et porté par une allégresse qui n’ont rien à envier aux jours solennels de jadis où l’empereur Charles VI, revenu d’une tournée sur ses terres d’Espagne, faisait son entrée dans Vienne, sa résidence et la capitale de son empire.
À Erwin plaisaient aussi les étalages des magasins, le drap d’une seule couleur destiné à couvrir les voitures, la batiste sombre des mouchoirs au milieu des étoffes de soie de couleurs vives ; lui plaisaient aussi les quadriges de chevaux au pelage noir comme le jais, quand ils passaient au milieu des massifs de roses du Prater ; il aimait que les cochers fussent élégants ; et il aimait que ses amis fussent élégants, et ce qui lui plaisait dans l’élégance de ses amis, c’était que leur vie fût comme une ligne négligemment tracée, mais plus encore, qu’ils fussent parfois capables d’aller danser toute la nuit dans un bal de village, qu’un mot suffît à les rendre joyeux, à moins que ce ne fût la simple pensée qu’ils étaient Viennois et qu’à Vienne, même les orgues de barbarie dans les rues jouaient juste. Il lui semblait que l’art de vivre viennois avait le charme gracieux et toujours plus attirant d’une lampe dont on doute si elle émet deux couleurs qui se mêlent continuellement, ou s’il ne s’agit que du chatoiement d’une seule et même couleur qui se déploie selon toutes ses nuances.
Souvent, il était rempli d’ivresse par la sensation que Vienne lui réservait encore tant et tant de plaisirs, et par la pensée que le mystère qui était cause de leur charme se trouvait caché au fond de ces plaisirs. Cette pensée lui permettait aussi d’apaiser ce désir « d’autre chose » qui s’emparait de lui plus fortement et plus souvent qu’à Bozen ; car il avait maintenant à portée de la main tout ce qui pouvait lui offrir cette « autre chose » qu’il appelait autrefois de ses vœux : les bals de l’Opéra, et les salles du Sofienbad, et le cabaret Ronacher, et l’Orpheum, et le cirque, et les fiacres. Il disait : « autre chose », et en prononçant ces mots, il avait le sentiment que, quelque part, il ne savait dans quelle direction, s’étendait un monde où tout était à la fois interdit et secret, aussi grand que celui qu’il connaissait. C’étaient surtout les cochers qu’il regardait avec une excitation singulière, mêlée d’effroi. Un grand nombre d’entre eux ressemblaient étrangement à de jeunes messieurs ; mais que le contraste se dissimulât précisément au cœur de cette similitude devait avoir un rapport avec la nature de cette « autre chose » qu’il recherchait. L’un d’entre eux surtout lui plaisait, lorsque son fiacre traversait le Prater au printemps ; ses chevaux portaient des bouquets de violettes glissés dans leur harnais, et il était assis au-dessus d’eux, le buste légèrement incliné vers l’avant, tenant haut et largement écartées les rênes avec ses bras, dans une attitude pleine de recherche, roide comme une statue et pourtant étrangement vivant, comme une estampe pleine de grâce et quelque peu maniérée dans l’élégance maniérée de son cadre.

Revue de presse

La Croix, 1er mars 1992, par Michel Crépu

Le récit merveilleusement traduit par Jean-Yves Masson, que nous présentent les éditions Verdier donne une idée du génie littéraire de cet écrivain. […] La très grande beauté de ce livre tient pourtant à sa musicalité, à son noble et sombre déroulé comme la phrase d’un violoncelle allant se perdre au loin, dans les faubourgs de... Lire la suite

Le Figaro, 9 mars 1992, par Claude-Michel Cluny

Ce livre bref est beau comme une de ces pierres dont les combinaisons de transparence et d’opacité, de couleurs et d’ombres, nourrissent infiniment nos rêves. Il y a des pages qui nous paraissent avoir traversé le temps et venir des plus hauts moments du romantisme allemand. Cet art du « tableau » […] est porté ici à... Lire la suite

Le Monde, 2 mai 1992, par Roland Jaccard

On peut toujours rêver d’avoir vingt ans dans la Vienne impériale, d’y côtoyer Altenberg, Schnitzler ou Hofmannsthal, d’y publier un bref récit mystique, énigmatique et décadent qui s’intitulerait Le Jardin de la connaissance. On serait reconnu comme l’un des plus grands poètes de son temps. Cela suffirait. Ensuite, on choisirait le suicide, le couvent ou la... Lire la suite

La Quinzaine littéraire, 15 mai 1992, par Lou Bruder

La fascination certaine qu’exerce ce faire-part de décès d’une jeunesse désorientée est effectivement celle du ver dans le fruit. En ce sens, ce jardin de la connaissance serait plutôt l’antichambre fallacieusement sécurisante et douillette des ossuaires et charniers de 14-18. Cette cantilène douce-amère autrichienne d’un Hamlet au collège s’entend quelque part aussi, et surtout, comme... Lire la suite