Le Monde, 2 mai 1992, par Roland Jaccard

On peut toujours rêver d’avoir vingt ans dans la Vienne impériale, d’y côtoyer Altenberg, Schnitzler ou Hofmannsthal, d’y publier un bref récit mystique, énigmatique et décadent qui s’intitulerait Le Jardin de la connaissance. On serait reconnu comme l’un des plus grands poètes de son temps. Cela suffirait. Ensuite, on choisirait le suicide, le couvent ou la diplomatie. Un siècle plus tard ce bref récit serait peut-être traduit en français et trouverait de nouveaux lecteurs – jeunes décadents, mystiques et suicidaires.
Le rêve s’est réalisé pour Leopold von Andrian, cet héritier de banquiers juifs berlinois anoblis par l’empereur. Il a été l’ami d’Hofmannsthal et de Bahr, il a connu la gloire littéraire, il a été un diplomate émérite et il est mort, en 1951, dans un couvent franciscain à Fribourg. Catholique et conservateur, il se réfugiera comme Zweig au Brésil sous le nazisme. En France, il nouera des relations profondes avec Jacques Maritain, Gabriel Marcel et Charles Du Bos, qui l’évoquera dans ses Approximations.
Le diplomate et le penseur néo-thomiste serait oublié de longue date, s’il n’y avait ce Jardin de la connaissance, cet étrange récit envoûtant qui met en scène le double de l’auteur, le prince Erwin, orphelin de bonne heure, lassé de vivre avant même d’avoir vécu, attiré par la viee monacale, mais aussi par ce qu’il pressent de beauté bafouée, de voluptés interdites, d’énigmes insolubles dans sa topographie imaginaire de Vienne. Il se lance à la conquête du réel en sachant qu’il n’y trouvera que le reflet mortifère de son narcissisme. « Pour chacun, comprend-il, sa propre vie est l’unique miracle » – impossible à communiquer. Il ne lui reste plus qu’à s’avancer vers la mort, le jardin de la connaissance nous étant à jamais inaccessible.
Quand on souhaite tempérer son enthousiasme pour le symbolisme morbide de la Jung Wien,inspiré d’ailleurs par Baudelaire, Huysmans et André Gide dont le Traité du Narcisse parut en 1891, il suffit de se tourner vers Karl Kraus, le pourfendeur du décadentisme fin de siècle. Karl Kraus voyait en Leopold von Adrian « un jeune baron très maniéré, fine fleur de la décadence » dont le livre serait « le chef-d’œuvre de cette étroitesse d’esprit qu’on appelle l’esthétisme viennois ». Jugement auquel on ne souscrira pas : un siècle après sa parution, la quête initiatique du prince Erwin n’a pas épuisé ses sortilèges et Le Jardin de la connaissance mérite de figurer aux côtés des Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke ou de Lord Chandos de Hofmannsthal autrement qu’à titre de curiosité.