Le Dicôlon

Littérature grecque

Traduit par René Bouchet

512 p.

26,36 €

ISBN : 978-2-86432-634-2

Parution : février 2011

Le Dicôlon – figure qui hante le narrateur et l’engage à raconter son histoire – est ce personnage à deux corps du théâtre populaire grec, ce héros de carnaval qui porte en permanence sur son dos le corps mort de son frère.
Le conflit intime du même et de l’autre va jeter Haris, le frère, dans un désenchantement qui touche aussi bien la terre d’origine – une Grèce mythique – que la terre d’accueil – une Europe idéalisée –, et aboutit à l’échec amoureux puis au suicide dans la solitude de l’exil.
Mais le mort que l’on porte en soi, au point que les deux corps n’en forment qu’un, se révèle, au fil du récit, comme le signe de la fraternité fécondante de la vie et de la mort, capable d’engendrer du sens, une parole et une existence renouvelées.
« C’est toujours ainsi que les choses se passent : toutes nos idées ne sont-elles pas toujours dues à des morts, que nous devons ramener à la vie et pousser plus avant ? Et si nous étions tous d’une certaine manière Dicôlon ? »

Extrait

Ce fut l’année où les deux scènes de notre « théâtre » familial s’unirent encore plus intimement dans mon esprit, grâce à mes expériences et à mon imagination. Je vivais à Athènes et au même moment je vivais dans cette Europe dont je sentais qu’elle s’insinuait de plus en plus profondément dans ma vie. Le samedi soir, je sortais avec mon père et ma mère dans « Athènes » : nous allions au cinéma ou flânions dans les rues et allions nous asseoir au Zonar’s pour manger une nougatine ou un mille-feuilles et, pour finir, nous nous retrouvions généralement au « Panthéon », le restaurant de la rue Panépistimiou, où je choisissais et goûtais des plats aux noms exotiques pour mes oreilles, comme vol-au-vent financière, côtelette pannée jardinière, escalope viennoise ou filets mignons sauce madère (et ces mots, ma façon de les épeler et de les ressasser avaient certainement leur part dans mes plaisirs gustatifs), tandis qu’au-dessus de nos têtes, au-dessus des garçons vêtus de noir qui couraient dans la salle et qui s’inclinaient sur notre table pour y déposer un plat fumant, en haut, au balcon, un petit orchestre parachevait notre festin familial en jouant quelque ouverture d’opéra bien connue ou une valse de Vienne. Là survivait ce climat de l’Europe centrale et de l’entre-deux-guerres qui convenait si bien à mon père et qui continuait à imprégner, en de rares endroits, la vie de notre capitale méditerranéenne – même s’il était désormais obsolète dans ces années cinquante où l’Amérique manifestait chaque jour un peu plus sa présence en tous lieux : dans les films que nous voyions, dans les magazines suspendus à la devanture des kiosques à journaux de la place Syndagma ou de la place Omonia, dans les chansons que les jeunes fredonnaient ou dans les danses qu’ils dansaient, dans les voitures, toujours plus nombreuses, qui circulaient dans les rues, et même dans la solitude d’Ékali où, pour équilibrer le budget familial, notre maison de campagne était désormais louée à un officier de la mission américaine. La domination de l’Amérique était à son zénith, mais nos regards restaient fixés sur l’Europe.
De toute façon, notre vie se déroulait entre deux mondes : deux mondes différents, voire opposés, mais en même temps fraternellement unis, dont la coexistence forcée et néanmoins pacifique se manifestait dans les noms des cinémas d’Athènes – leur simple énumération résonne encore en moi comme un manifeste : d’un côté le « Panthéon », l’« Orpheus », l’« Hespéros », l’« Attikon », l’« Asty », le « Pallas » (qui pouvait aussi bien se lire Palace) ou encore l’« Arès » ou l’« Atthis » de mon quartier, de même que les cinémas en plein air « Hellénis » et « Athéna », deux pâtés de maisons plus loin ; de l’autre, l’« Astor », le « Maxim », le « Rex », l’« Idéal », le « Mondial », le « Metropol » ; tant d’autres encore… Nous circulions entre ces deux séries de noms, qui du reste ne se distinguaient pas clairement dans mon esprit à cette époque (après tout, les racines grecques ne se mêlaient-elles pas continuellement à cette nomenclature ?), et nous participions ainsi de toute façon à ces deux mondes. De même que nous participions à deux mondes par les noms que nous portions nous-mêmes, chrétiens pour les uns, païens pour les autres – encore que même ces derniers prenaient parfois une allure « européenne », voire « américaine » : comme cet antique et archaïsant « Haridimos », le nom de baptême de mon frère (le nom, m’avait-on dit, d’un antique stratège athénien, qui restait toujours vivant sur les terres de Crète), que Haris lui-même avait si naturellement américanisé en « Harry », chaque fois qu’il l’écrivait en caractères latins.

Revue de presse

Orients, Bulletin de l’AAÉALO, octobre 2011, par Yohanan Lambert

« Mais au juste, qu’est-ce que je cherche à faire ? Mon livre sur Haris [son frère], ce livre que je ne pouvais écrire sur lui, ne se trouve-t-il pas déjà derrière moi ? N’est-ce pas précisément Le Carnaval et Karaghiozis, ce livre avant tout dédié – et ce n’est pas un hasard – à sa mémoire ? En y évoquant,... Lire la suite

Le Monde des livres, 8 juillet 2011, par Fl. N.

Qu’est-ce qu’un Dicôlon ? C’est un personnage, non à deux têtes comme Janus, mais à deux corps, portant sur le dos le cadavre de son frère. À partir de cette figure du théâtre populaire grec, l’essayiste et romancier Yannis Kiourtsakis, né à Athènes en 1941, bâtit un roman puissant et prémonitoire. « En Grèce, grâce à quelques... Lire la suite

Le Figaro littéraire, 16 juin 2011, par Sébastien Lapaque

Les vivants, et les morts

Un livre monumental et ébouriffant sur fond d’histoire de la Grèce au 20e siècle.

« La Grèce existe-t-elle ? » demandait récemment notre confrère belge Michel Grodent, critique littéraire et traducteur du grec moderne, dans un essai paru aux Éditions de la Différence. On cherchera la réponse à cette... Lire la suite

Art press, mai 2011, par Olivier Renault

Cela commence par un extrait de journal intime. Le dimanche 21 décembre 1986, Yannis Kiourtsakis raconte sa montée sur la colline d’Ékali. «  C’était une matinée radieuse, lumineuse et je marchais sous les mêmes pins, sur les mêmes sentiers où je passais, enfant, […] avec la même odeur de lentisques, d’aiguilles de pins, de terre... Lire la suite

Lire, avril 2011, par André Clavel

Odyssée vers l’enfance perdue

Dans cette fresque désenchantée, le narrateur pleure son frère et son pays abandonné par l’Europe.

Un magnifique roman d’apprentissage. Une odyssée vers l’enfance perdue. Un voyage au pays des morts. Un livre qui raconte comment on devient écrivain, pour apaiser ses blessures. Une parabole sur le destin de la Grèce,... Lire la suite

Page des libraires, mars 2011, par Olivier Renault, Librairie L’Arbre à lettres (Paris 14e)

Être par l’autre

Premier livre traduit en France de Yannis Kiourtsakis, et premier volume de son autobiographie. Une magnifique découverte, une écriture lumineuse, intelligente, sensible.

Le Dicôlon est cette figure du théâtre populaire grec qui charrie en permanence sur son dos le corps de son frère mort. C’est aussi l’auteur portant en lui l’histoire... Lire la suite

Notes bibliographiques, avril 2011, par C.R.P. et M.-C.A.

Yannis n’a pas vingt ans quand Haris, son aîné, se suicide, en 1959. Leur enfance athénienne a été choyée, voire surprotégée, par un père déjà âgé qui les adore et une mère un peu moins tendre. Quand, à sept ans d’intervalle, ils quittent, pour des études en Belgique ou en France le cocon familial, ils... Lire la suite

Transfuge, février 2011, par Sophie Pujas

Délivré de la mort

Dans Le Dicôlon, Yannis Kiourtsakis fait du récit du suicide de son frère la trame d’une réflexion universelle. Un roman d’apprentissage poétique et lumineux.

« Toutes nos idées ne sont-elles pas toujours dues à des morts, que nous devons ramener à la vie et pousser plus avant ? » C’est à un trouble... Lire la suite

Radio et télévision