Otra memoria

Roman. Traduit par Dominique Blanc

96 p.

10,14 €

ISBN : 978-2-86432-226-9

Parution : octobre 1995

Dans une taverne où il est entré par hasard, un petit employé de banque rencontre un homme étrange qu’intuitivement il sent lié à son passé. Dès lors cette sensation ne le quitte plus. Tandis que sa vie devient un enfer, son entourage juge ses désordres de plus en plus inquiétants. De surprise en révélation, sa quête effrénée d’une nouvelle rencontre avec le personnage de la taverne l’entraînera jusqu’en France, à Pau, où sa famille a vécu bien des années auparavant. Là, les visages et les lieux reconnus retisseront les liens perdus de la mémoire, le piège se refermera et l’intrigue se dénouera autour de la figure obsédante.
À la fois nouvelle policière et chronique intimiste imprégnée de fantastique, Le Fou est le récit, maîtrisé à la perfection, d’une mystérieuse aventure qu’un homme simple raconte, avec ses mots à lui et sur le mode épistolaire de la confidence, à un frère très cher qu’un drame a éloigné.
On sait avec quelles couleurs, délicates et violentes, Delibes peint les visages de la Castille. C’est avec la même subtilité qu’il évoque ici toute la richesse du monde intérieur d’un citadin ordinaire.

Extrait

Mon petit David, s’il te plaît, mets-toi à ma place. Une impulsion, un pressentiment… Rien de plus, c’est la vérité. Et ma femme contre moi, et ma santé contre moi, et tout contre moi, et moi ferme sur mes positions. Sanchez, mon collègue du service, s’est rendu compte lui aussi de ma contrariété, et un jour il m’a dit : « Attention, Lenoir. Ne te laisse pas obséder par une idée fixe, une idée fixe dans la cervelle sans avoir l’estomac plein peut te conduire jusqu’à l’asile. » Moi j’ai eu un peu peur, mon petit David, car réellement mon excitation était très grande ; mais, finalement, mon obsession a pris de nouveau le dessus sur ma frayeur et je me suis promis de ne pas me reposer avant d’avoir retrouvé Robinet.

Et, sans rien dire à Aurita, tous les soirs, en sortant du bureau, je parcourais les ruelles proches de la taverne du jeune gominé. À Aurita je disais que nous avions trouvé une différence dans les comptes, c’est quelque chose qui en vérité arrive fréquemment et nous occupe beaucoup. Un de ces soirs, fatigué de faire des recherches de manière aussi candide et aussi vaine, j’ai poussé la porte de la taverne et je suis entré.

— Bonjour, j’ai dit au garçon gominé.

— Bonjour, il a dit.

— Et Robinet ?

— Pourquoi cet acharnement à voir Robinet ?
Moi, mon petit David, j’étais disposé à payer ses services et je lui ai glissé un douro dans la main. Son rire strident et saccadé et sa manière de brandir le douro au-dessus de sa tête m’ont fait mal. Il a hurlé, tout à coup :

— Si vous voulez coincer Robinet, cherchez-le ; moi, il ne m’a rien fait de mal.

Et quand j’ai cru qu’il allait céder, il m’a jeté le billet au visage, tout humide et tout collant. Moi je me suis armé de patience et je suis ressorti, et à mon arrivée à la maison, Aurita m’a arraché violemment à mes cogitations :

— D’où tu viens, dis ? elle m’a dit.

— Du bureau, j’ai dit. Nous avons trouvé une différence.

— Ce n’est pas vrai ! elle a crié.

Et je me suis aperçu que dans mon foyer il existait un malentendu depuis l’apparition de Robinet. Aurita avait des doutes sur ma fidélité.

— Je t’ai appelé du magasin, elle a ajouté. On m’a dit qu’il y avait une heure et demie que tu étais parti.

J’ai sursauté, mon petit David, comme toujours quand je suis pris la main dans le sac.

— Bon, j’ai dit pour finir. Je cherche Robinet.

— Encore cet homme ? a dit Aurita, énervée.

— Ce sont des choses contre lesquelles on ne peut rien, j’ai ajouté, pendant que j’enlevais mon pardessus.

À ce moment-là, mon petit David, j’ai eu envie de ma femme, et de ses épaules, et de sa gorge, et je me suis assis sur le bras du fauteuil qu’elle occupait et je lui ai passé la main autour de la taille et j’ai senti le tressaillement électrique de son corps sous ma paume. Elle me laissait faire passivement et ça m’excitait plus encore. Elle m’a regardé dans les yeux, tout à coup.

— Dis-moi que tu ne penseras plus à Robinet, elle a dit, sinon, non !

Et je le lui ai promis comme je lui aurais promis à cet instant de me jeter dans un puits la tête la première. Alors moi je te demande « Mon petit David : tu la crois valable, toi, une promesse faite dans des moments pareils ? »

Revue de presse

Libération, 21 décembre 1995, par Jean-Baptiste Harang

Longue nouvelle ou court roman, Le Fou de Miguel Delibes n’est pas aussi fou qu’il en a l’air. Mais il en a l’air. Lenoir, modeste employé de banque d’une petite ville espagnole qui n’est pas nommée, que l’on imagine être Valladolid, pays natal de l’auteur, est possédé par Robinet. Lenoir aperçoit un soir dans un... Lire la suite

Elle, 4 décembre 1995, par Gérard Pussey

Un modeste employé enquête sur son passé. Roman policier ou conte métaphysique ?

Qui est Miguel Delibes, inconnu en France ou presque ? « Je suis un chasseur qui écrit » : ainsi se définit l’homme, né en 1920, à Valladolid, où il dirigea un important quotidien pendant plus de quarante ans. Un citadin épris d’une campagne castillane qu’il... Lire la suite