l_isolement
L’Isolement

Verdier/poche

Première édition épuisée (parue dans la collection jaune, 1996) Parution : janvier 2014

240 p.

7,80 €

ISBN : 978-2-86432-747-9

Parution : janvier 2014

À la veille de la seconde guerre mondiale, un jeune journaliste français qui a choisi de vivre en Grèce, par désir de renouer avec une partie de ses origines, fait la connaissance d’une jeune femme à laquelle il lie son destin. À sa suite, il connaîtra la relégation en Crète, dans un village de la côte orientale où tous deux sont assignés à résidence par la dictature de Métaxas, puis le séjour sur une île fortifiée où vivent en exclus des lépreux isolés du reste du monde.
Le récit traversé de mythes et d’images obsédantes que Michel, au soir de sa vie, tire des années passées auprès de Marina, peut se lire comme le roman d’un amour, mais aussi comme une méditation sur le temps, la maladie, la mort et l’exclusion, ou comme la métaphore des réalités les plus contemporaines.

Extrait

De tous les lieux de l’île, la citerne est certainement celui dont je me souviens le mieux ; aujourd’hui encore, il m’arrive parfois d’y retourner en rêve. Il y a dans tous les travaux accomplis mécaniquement, comme le devenait nécessairement cet office étrange d’aller puiser l’eau dans le noir, une sorte de joie, une fois que l’on s’est résigné à ce qu’ils ont de désespérant. Or l’un des premiers jours, ma tâche remplie, je redescendis dans la citerne avec une lanterne, cette fois-ci par curiosité, pour tenter de voir à quoi ressemblaient les parois, quelle était la taille du bassin, à vrai dire aussi dans l’espoir d’apprivoiser un peu ce lieu qui n’avait rien de rassurant, de vérifier que rien ne justifiait l’appréhension que l’on ne pouvait manquer, me semble-t-il, de ressentir en y descendant, à cause de l’obscurité et du froid qui enveloppaient le visiteur. Parvenu au bas des marches, accroupi sur la dernière, au bord du bassin, alors que, le bras tendu pour les éclairer, je commençai à regarder les parois et la surface de l’eau, ma lanterne s’éteignit, peut-être parce que je la tenais mal, ou à cause du courant d’air. Au bout de quelques instants pourtant, il m’apparut qu’à condition d’attendre un temps suffisant, l’obscurité n’était pas totale et que l’on pouvait assez bien voir autour de soi. Je restai là longtemps, agenouillé au bord de la masse liquide qui reposait dans le noir. J’avais au cœur une émotion intense, je me sentais tout près d’un grand secret – comme les enfants qui partent à la découverte de la cave ou du grenier de leur maison, et en tout cas d’un lieu dérobé. Une très faible clarté, due à une fente dans la roche qui expliquait le courant d’air permanent dans lequel on se trouvait pris dès l’entrée, une lueur qui provenait peut-être aussi de l’un ou l’autre des conduits chargés de collecter la pluie, faisait briller légèrement la surface de l’eau, comme si elle se souvenait encore de la lumière du jour à laquelle elle attendait de retourner. Et voici soudain qu’une sorte de joie m’envahit, avant même que quoi que ce soit d’autre se fût produit. Est-ce à elle que je dois de m’être mis à murmurer, tout seul, quelques mots ? C’est une habitude chez moi – Marina qui m’avait souvent surpris dans de tels moments en avait fait un sujet de plaisanterie – de me mettre à parler à mi-voix de temps en temps, sans le faire vraiment exprès, quand je pense que personne ne peut m’entendre, perdu dans des sortes de rêves liés à des souvenirs ou à des situations imaginaires dans lesquelles je me projette volontiers (une habitude que j’ai peut-être conservée des longues heures de mon enfance vouées aux jeux solitaires, sans frère, ni sœur, ni ami). C’est ainsi que j’eus la surprise d’entendre ma voix résonner au fond de la citerne : et, transformée, méconnaissable, métamorphosée par les parois de pierre qui la faisaient résonner légèrement et me la renvoyaient, c’était elle ! Elle de nouveau, plus exactement présente que jamais : la voix des rêves, projetée vers l’extérieur et comme redoublant ma propre voix – comme s’il m’avait fallu venir jusque-là, près de ces eaux qui ne reflétaient rien, pour la rencontrer, la retrouver, comme si elle m’avait attendu sous cette terre de malheur et d’épreuve, guidé jusque-là, appelé, comme si depuis toujours elle m’était venue de là, elle, sans doute ma propre voix, mais une autre, toujours méconnaissable et en même temps reconnue.
J’avais murmuré quelques mots sans force, perdu dans la contemplation de cette caverne et de ses eaux noires où rien ne se reflétait, et voici qu’un autre reflet, comme un reflet sonore, me parvenait et, sans livrer la clé de l’énigme, justifiait en quelque sorte, à ce qu’il me semblait, peut-être absurdement, le chemin parcouru, comme s’il se fût agi d’un signe de reconnaissance donné au voyageur que j’avais été. Étais-je au bout du voyage ? Je n’aurais pu, je ne puis encore le dire, ni formuler la raison de ma joie et de mon désespoir mêlés. Toute peur m’avait quitté, j’étais au-delà de la peur ou de la confiance, au bord des larmes, dans la nuit de ce caveau où il me faudrait descendre dix fois par jour désormais, puisque telle était la tâche qui m’était fixée. Quand je ressortis, la lumière du jour me fit si mal que j’en eus le souffle coupé.

Revue de presse

Le Nouvel Observateur, octobre 1996, par Didier Jacob

[Ce] premier roman est un don de la terre et du ciel : il résonne des pulsations du monde.

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Le Magazine littéraire, octobre 1996, par Thierry Bayle

Il n’est pas donné à tout le monde de franchir le pas des années et des mentalités, et de se livrer ainsi, dans une prose inspirée, à une rêverie éveillée.

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Le Généraliste, 20 septembre 1996

D’une écriture élégante, forte et précise, volontiers précieuse […], Jean-Yves Masson conduit insensiblement son récit vers cet isolement qui donne son titre au roman. Ces années passées dans la léproserie apparaissent comme une sorte de bulle, épargnée de la folie d’un monde à feu et à sang, épargnée mais néanmoins tragique, victime non pas de... Lire la suite

La Gazette de Montpellier, 8 novembre 1996, par Valérie Hernandez

On sait vite si un livre porte en lui une force et une beauté. Avec L’isolement […], c’est une évidence dès les premières pages. […]

Frémissant, délicat, sentimental, ce roman recèle quelque chose de somptueux et de tragique comme la Méditerranée, déroule une histoire d’une voix grave et digne, celle du narrateur à la fin de sa... Lire la suite

Regards, octobre 1996, par François Mathieu

Huit années de travail avouées, et voici un grand premier roman.

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La Quinzaine littéraire, 31 octobre 1996, par Sophie Basch

Sans doute la Grèce, dans cette fiction à caractère parabolique, qui exprime sobrement une mise en garde contre l’exclusion, a-t-elle essentiellement valeur de symbole. Tout y prend une valeur renforcée, l’amour comme le temps, la beauté comme la misère. Mais en élisant ce cadre qui agit comme un miroir grossissant, Jean-Yves Masson a su imposer... Lire la suite

L’Humanité, 20 septembre 1996, par Jean-Claude Lebrun

Un livre que l’on sent né d’un long travail de maturation et qui nous arrive aujourd’hui avec une densité de propos et une sûreté de style tout à fait dignes d’attention. Un récit émouvant et troublant, conçu selon une montée dramatique qui débouche sur la question, terriblement actuelle, de l’inscription humaine dans le temps et... Lire la suite

Prétexte, hiver 1997, par Corinne Bayle

Un beau livre pour qui aime le rythme mélodieux de la prose poétique et qui accepte que le roman soit témoignage fragmentaire de mémoire, d’intériorité – car les faits se raréfient, les personnages s’épurent. […] Jean-Yves Masson écrit un roman de l’exil, celui auquel nous condamne notre amour trop fort pour une personne, ou pour un lieu,... Lire la suite

Le Nouveau Recueil, mars 1997, par Yannick Mercoyrol

[…] La puissance du texte de Jean-Yves Masson réside en ceci que l’exil politique se retourne paradoxalement en bonheur, en immobilité historique où, dès lors, le temps subjectif de la conscience et du corps peut être déplié par un narrateur rédigeant comme sur un palimpseste les souvenirs de ces temps majeurs qu’il avait déjà consignés... Lire la suite