Art press, mars 2005, par Laurent Goumarre

Il me faudra un jour comprendre pourquoi et comment je me spécialise dans la critique des premiers romans, je me disais à la lecture de Jupiter (1999), premier roman donc – je l’apprenais en 4e de couverture – de l’auteur de théâtre allemand Thomas Jonigk (1966). Peut-être la vanité de poser la première interprétation, d’arriver en terrain vierge et de déposer sa marque ; sûrement le souci de découvrir comment ça marche, le premier pas dans le roman, comment chacun trouve le moyen de s’avancer à découvert et pour la première fois en littérature et, c’est moins glorieux, d’en chercher systématiquement le faux pas, nécessairement constitutif. Car tout vrai premier roman est construit sur ce que j’appellerais son point de folie. Quelque chose dans le texte doit rendre compte de sa première fois, comme s’il lui fallait s’acquitter d’une taxe de passage en littérature. Quelque chose « cloche », je ne trouve pas d’autre mot, qu’il me faut absolument identifier ; ma relation au livre est de cet ordre : relever – et je donne aussi un mouvement physique à ce terme – ce qui ne va pas. Or, quelque chose ne va pas, ne tourne pas rond dans Jupiter de Thomas Jonigk, je me disais en lisant la 4e de couverture, qui pose d’emblée problème. Car on y apprend ce qu’on aurait aimé découvrir par soi‑même, le genre de détail qui relance la lecture et appelle l’interprétation : ici la construction en boucle du roman, puisque « l’impossibilité à sortir du cercle infernal engendré par la relation au père apparaît dans la clôture vertigineuse du texte, dont les dernières phrases sont aussi les premières ». Dont acte. Voilà que l’éditeur réglait définitivement son compte à la lecture traditionnelle qu’on aurait pu avoir du texte. Pourquoi nous priver de cette découverte ? Plutôt que de parler de gaffe éditoriale, j’y voyais l’invitation à déplacer ma lecture, à ne pas taire de cet effet de clôture l’Événement de ce premier roman. Il me faudrait trouver mon point de folie ailleurs que dans ce retour des premières phrases, que je lâchais à regret, d’autant que, me reportant immédiatement en dernière page, une ultime dramatisation appelait mon attention : un mot coupé, une phrase inachevée, suspendue dans un impossible passage à la ligne : « Lorsque j’entrai dans l’établissement, il s’était déjà vidé, à l’exception de deux ou trois clients. Ce ne pouvait donc pas être de ma faute, pourtant l’impression me gagna que Pedro, le patron, me regardait d’un air accusateur. Pedro est un tra- »
Mieux valait se demander ce qu’était Jupiter. Un premier roman donc, mené par un narrateur, jeune, 19 ans, homosexuel, chômeur, manifestement psychotique, qui au hasard de ses errances sexuelles et de ses viols, trouve refuge en Jurgen, propriétaire d’une droguerie et de deux chiens. Lequel Jürgen est aussi le père incestueux d’une petite Gabriele qui « la fois où je la vis à la droguerie, était enveloppée d’au moins quatre couches différentes de collants, de socquettes, de pull‑overs, de gants et de châles, raison pour laquelle je l’avais d’abord crue obèse, ce qui pour une fille est particulièrement grave car elle n’est pas prise en considération par les hommes et est sans valeur pour la vie ». Cet inceste éclaire la relation homosexuelle entre Jürgen et le narrateur, lui‑même violé par son père à l’âge de deux ans, à moins que ce ne soit le contraire : « Mon lourd pénis bat contre sa colonne vertébrale. Je me demande si je dois l’introduire dans mon père avant que celui‑ci se mette à grandir et essaie de devenir un être humain, et ne m’appartienne plus. […] Père dit qu’il avait été impuissant contre moi. Oui n’importe quel enfant de deux ans avait le don d’entortiller un homme adulte autour de son petit doigt. J’avais disait-il, consciemment eu recours à mon sexe. Je l’avais ensorcelé, j’avais blessé ses sentiments, et je le savais très bien. »
Inceste, viol, pédophilie, ce n’est pas la première fois que ces motifs traversent l’écriture de Jonigk. Täter (Malfaiteurs), Asem, autant de pièces de théâtre qui mettent en scène des familles incestueuses jusque dans leur prise de parole, car c’est le langage qui se trouve mis à mal. Quelque chose ne peut se dire qui opère une fracture dans le langage. Les enfants de Täter ont beau hurler pendant les viols, il n’y a personne pour entendre les cris, et s’il devient malgré tout possible de nommer l’abjection, alors c’est tout le langage qui se trouve entraîné à sa perte. Jupiter s’articule autour de ce trou. Son narrateur ne peut nommer un objet sans en donner la composition, le prix, les mérites, sans en réciter le mode d’emploi. Toute tentative de description est immédiatement médiatisée par un discours commercial ou scientifique, qui aurait pour but de coller au réel, de ne pas laisser de manque entre l’objet et soi. Et quand il s’agit de se nommer, il faut attendre la page 57, qui met en place une stratégie au détour d’une relation de passage : « Il m’appela par mon nom : Martin. » Phrase suivante : « Martin parlait avec lui… » Voilà : Martin devient le personnage à la troisième personne du narrateur. Je lisais là non seulement un dédoublement psychotique, mais bien le point de folie de ce premier roman. Martin en personnage du narrateur, fonctionnait comme la marque de l’écriture schizophrénique de Jonigk. S’il était question d’inceste dans Jupiter, on ne pouvait le limiter aux liens entre les personnages. Non, l’inceste était au cœur du dispositif littéraire, d’un premier roman qui, malgré lui, laissait apparaître ses origines théâtrales. Dès lors, l’événement romanesque n’était plus cette phrase reprise et coupée en fin de texte, judicieusement dénoncée en 4ede couverture, mais les pages 105 à 110, soit l’irruption d’une mise en scène dramatique, comme un réflexe qu’on ne peut contrôler, le dédoublement moi/Martin littéralement exposé sur le mode théâtral : « Martin (intemporel) : Tu me violes. / Moi : Moi ? /Martin : Tu me violes /Moi (hors de lui) : Je ne te viole pas. Tu te l’imagines… »
Le théâtre qui viole le roman : je l’avais, mon point de folie. Si Jupiter n’était pas le premier pas littéraire de Jonigk, il n’en était pas moins son premier roman foudroyé par sa psychose théâtrale.