Hommages à Michèle Desbordes

Hommage de Jean-Yves Masson sur le site Poezibao

Table ronde « À la recherche de Michèle Desbordes », à l’occasion de la 18e édition de Lire en fête, octobre 2006

 

Esquisse d’une approche des émotions

Hommage de Gérard Bobillier (Salon du Livre, mars 2006)

En 1986, à 46 ans, Michèle Desbordes, sous le pseudonyme de Michèle Marie Denor, publie chez Arcane 17, dirigé alors par Christian Bouthémy : Sombres, dans la ville où elles se taisent, un recueil de poésie, comme l’on dit. Dès lors, Michèle Desbordes pointera, en poète, le signifiant dans sa mélancolique opacité. En effet, le poète est libre et peut choisir son mode pour décliner la véracité. Pour Michèle Desbordes, ce sera le narratif.

C’est aux Temps Modernes, à Orléans, chez Catherine Martin-Zay, que Gabriel Bergounioux, frère de Pierre, me présentera une dame vêtue d’une robe simple, blanche, comme l’écriture que je découvrirai plus tard.

Michèle Desbordes me dit qu’un texte d’elle circule tout à fait négativement dans diverses maisons d’édition, me propose son envoi, que j’accepte. Quelques jours passent et je reçois L’Habituée. Je lis, m’enthousiasme et cherche – c’est un dimanche –, son numéro de téléphone à La Baule. En vain. Je finis par la joindre. Commence alors entre nous une aventure éditoriale. Dans L’Habituée, ce qui prévaut, c’est d’avantage l’effacement que le silence. C’est aussi le texte le plus complexe de Michèle Desbordes au regard de ses architectures narratives. Il ressort de cette complexité qu’une dimension méta-existentielle semble garantir le lecteur de l’idée d’être en trop, pour moitié, devrait-on dire.

Puis, c’est La Demande, vous connaissez l’objet de cette demande, que je crois fortement inspiré par un texte de Silvio d’Arzo, Maison des autres, que nous avons publié dans la collection italienne « Terra d’altri », et qui avait fortement marqué Michèle Desbordes. La Demande est un succès. Prix France Télévision, prix Jean Giono, etc. Un succès tout à fait légitime.

Michèle nous présente ensuite, le temps passe, Le Commandement. Je ne suis pas sans réserve à la lecture de ce nouveau texte. J’en fais part à Michèle qui le prend mal, c’est humain, trop humain. Michèle est devenue un auteur couronné. Rupture, rupture au profit du père, je veux dire du porte-drapeau de la littérature française – Gallimard. Michèle a donc conclu provisoirement que les fraternités sont difficiles. Voyons à l’ombre du grand Œdipe.

Elle publiera rue Sébastien Bottin Le Commandement, et au salon de Pontalis, Le Lit de la mère. Mais le succès, comme l’océan, se retire doucement. Que s’est-il passé rue Sébastien Bottin ? Je ne sais.

Sous le charme actif de Jean-Yves Masson, elle reviendra à Verdier avec La Robe bleue, un texte offert à Camille Claudel, qui guerroie avec les grandes chimères, celles-ci s’employant à la jeter au puits de la déraison. Le succès revient. Et, sur les joues de Michèle aussi, les bonnes traces que donne la reconnaissance tentent une coloration que la maladie déjà lui dispute.

C’est tard pour Michèle. Il lui faut impérativement s’attaquer au « père du texte », pour dire Michon, à Faulkner. Ce sera Un été de glycine. Faulkner a-t-il trop résisté à Michèle Desbordes, trop cédé, je ne sais. Ceux qui font l’opinion littéraire ont-ils accepté loyalement le fait qu’une femme se coltine Faulkner – je ne sais – bref, ce titre est un échec de librairie et nous avons certainement notre part dans cet échec. C’est avec cela que doit faire maintenant Michèle Desbordes, contre la maladie qui gagne. Elle écrira encore, et ce seront des éditions posthumes. L’Emprise, qui sortira en septembre de cette année, est bien dans la veine de La Demande. C’est l’histoire d’un pacte générationnel – ou comment se construisent nos fondements dans un temps, celui de son enfance, qui n’est pas posé sur le substrat du langage. Viendra ensuite Les petites terres, autobiographie radicale du poète-narrateur qui nous réunit ce jour.

Ces éditions à venir et celle qui paraîtra chez Laurence Tepper seront assurément la cérémonie de la renaissance pour Michèle. En janvier, la maladie a décidé d’éteindre la lumière. Et c’est le 30 de ce mois de cette année 2006 que ses cendres furent confiées aux eaux glorieuses de la Loire, au pont de Beaugency. À portée de regard de Baule, ce bord de Loire cher à Michèle.


Libération, jeudi 26 janvier 2006, par Jean-Baptiste Harang

Michèle Desbordes est morte mardi, à Baule, près de Beaugency (Loiret), dans sa maison, où ses chats regardaient par la fenêtre monter la brume de la Loire qui nimbait parfois ses livres. Elle est morte du noir qu’on devine au fond du tunnel des longues maladies. Elle n’en disait rien, on la croyait ailleurs, aux antipodes de nos jours, lorsque les soins trop lourds qu’on devine maintenant la confinaient dans sa douleur. Elle ne disait pas son âge et cachait dans son écharpe son profil droit qu’elle n’aimait pas. Michèle Desbordes est morte à 65 ans, nous aimons ses livres. Nous l’aimons.

Taiseuse. Maintenant qu’on sait qu’elle naquit en août 1940, on se souvient autrement de cette page du dernier livre, salut à Faulkner, où une femme enceinte trébuche et souffre sur la route de l’exode. Michèle Desbordes ne parlait jamais d’elle-même dans ses livres, ou plutôt nous ne le savions pas. Elle parlait d’ailleurs peu, elle écrivait. Ce sont des livres d’écriture, des mots pour se taire, roulés dans la tête ou sur les doigts luisants des chapelets plus que dans le gueuloir, des mots pour dire du silence, dire la vie de ceux qui ne disent rien. Ainsi on parlait peu dans L’Habituée(Verdier, 1997), on entendait un fleuve, du vent sur le fleuve, une maison, dans La Demande(Verdier, 1999), la servante Tassine et son maître, manière de Vinci dont le nom n’est pas dit, près du même fleuve, échangent plus de regards que de mots. Même la « demande » du titre n’était pas prononcée. Puis, parmi peu d’autres livres parut La Robe bleue (Verdier, 2004), histoire d’une femme taiseuse : assise dans une maison de santé, elle attend trente ans un homme, attend son frère Paul, elle s’appelle Camille Claudel et ne le dit pas.
Seule. Michèle Desbordes a passé son enfance à aimer les livres, à guetter dans les travées de la bibliothèque d’Orléans le pas lourd du directeur, Georges Bataille. Plus tard, après avoir traversé les océans, elle deviendra elle-même directrice d’une bibliothèque à Orléans. Plutôt qu’écrire trop tôt, elle épousa un écrivain, Jacques Desbordes, le quitta sans divorce et plus tard fit de son nom de veuve un nom d’écrivain. Elle vécut huit ans un autre amour à la Guadeloupe, et revint seule. Elle dit longtemps tout ce qu’elle savait d’elle à son psychanalyste, et garda le don du silence pour ses livres, pour parler des autres. Elle disait : « J’ai abordé le roman lorsque j’ai compris qu’on pouvait raconter une absence d’histoire. » Aujourd’hui restent l’absence et une dizaine d’ouvrages à relire dans la lenteur du fleuve, elle voulait que l’on disperse ses cendres sur la Loire. Dans le silence reposée.

 

Le Monde, vendredi 27 janvier 2006, par Xavier Houssin

Discrétion et silence sont les maîtres mots de son œuvre.

La romancière Michèle Desbordes est morte, mardi 24 janvier, à l’âge de 65 ans, dans sa maison de Baule, dans le Loiret, au terme d’un long combat, courageux et discret, contre la maladie.

Discrétion et silence sont les maîtres mots de l’œuvre de Michèle Desbordes, écrite comme on effleure, en images non installées. Réflexive, ressentie. Le public l’a véritablement découverte en 1999 avec La Demande (Verdier), qui obtiendra le prix France-Télévisions. Elle y met en scène un troublant huis clos entre un maître italien de la Renaissance vieillissant venu sur les bords de Loire à l’invitation du roi de France et sa servante sans âge. Pudeur d’une relation qui s’apprivoise dans l’économie de la parole et l’écoulement lent du quotidien. Phrases en miroir posé. Au rythme gris et bleu du fleuve.

Née en août 1940 en Sologne, Michèle Desbordes a passé son enfance et sa jeunesse à Orléans. Dévoreuse des livres de la bibliothèque municipale, elle y croise presque chaque jour, sans savoir qui il est, le directeur, un certain Georges Bataille. Elle lui succédera à ce poste bien des années après. Ces hasards nécessaires… « Les mots, disait-elle, mis les uns avec les autres, ne peuvent que Vous conduire vers l’inconnu. » Elle est taraudée tôt par le désir d’écrire, mais garde ses phrases à distance. Après ses études en Sorbonne, elle travaille longtemps dans des bibliothèques universitaires à Paris, puis est nommée en Guadeloupe. Elle y restera huit ans.

Une parenthèse féconde, envahie d’océan. Le temps d’apprivoiser les battements profonds de sa mer intérieure. Juste avant son départ en 1986, Michèle Desbordes s’était décidée à publier ses premiers textes. Sombres dans la ville où elles se taisent (Arcanes 17, puis Verdier) rassemble ses poèmes sur le silence. Ce thème récurrent, absolu, venu d’un grandir où l’affection et la tendresse ne rencontraient jamais les mots, elle le reprend dans L’Habituée, son premier roman (Verdier, 1997). Il y est question déjà du rôle du regard. Ce qui se pressent ainsi, malgré les lèvres closes. Seule la mort libère la parole. Un peu…

Après La Demande, suivront Le Commandement (Gallimard, 2000), La Robe bleue (Verdier, 2004), sur les dernières années de Camille Claudel, Un été de glycine (Verdier, 2005), autour de la figure de Faulkner, à qui elle voue une absolue admiration. Chaque fois, Michèle Desbordes écrit dans la distance. Paradoxe d’un recul qui permet une indicible proximité avec des personnages qu’elle laisse au lecteur le soin d’approcher lui-même. Pour parvenir, elle s’impose une épure. « Quand je trouve que c’est trop “beau”, trop “bien”, expliquait-elle, je casse, j’élimine, je rogne, les mots, les adverbes, les adjectifs, jusqu’à ce qu’il ne reste presque plus rien. » On est alors emporté dans une compassion sans réserve. Immédiate. C’est saisir l’inaccompli. Y apporter une suite.

Michèle Desbordes a publié aussi des proses poétiques Le Lit de la mer (Gallimard, 2001) et Dans le temps qu’il marchait (Laurence Teper, 2004), long poème narratif sur le voyage de Hölderlin de Bordeaux à Nürtingen, histoire de frontières, de souffrances en éclats. Elle avait rédigé aussi le texte de Carnet de visite (Nathan, 1999), de photographies de Hien Lam-duc sur le vécu à domicile des personnes âgées. Un pas sur le côté. Donner voix au silence. Savoir rester discret…

 

Hommage de Renaud Donnedieu de Vabres, 26 janvier 2006

J’apprends avec tristesse la disparition de Michèle Desbordes. C’est bien sûr La Demande, ce merveilleux récit évoquant la rencontre et le long commerce silencieux entre une servante française et un grand artiste italien du XVIe siècle, qui a suscité l’engouement et l’admiration de très nombreux lecteurs. Mais on retrouve dans tous ses récits et romans de L’Habituée au Lit de la mer en passant par Le Commandement, la même alliance de mystère et d’intensité, de ferveur et d’exactitude, de noblesse et de proximité, de hauteur d’inspiration et de cœur.

Elle a su, mieux que personne, exprimer le silence de l’exil intérieur, tel celui de Camille Claudel dans La Robe bleue. Ces extrémités de l’âme, ces sombres pays enfouis, Michèle Desbordes a réussi à les transcrire grâce à un très lent travail sur les mots, à la patience ardente avec laquelle elle suivait sa vision intérieure. Sa force intuitive, sa sensibilité fraternelle lui ont permis d’entrer, dans des textes lumineux qui vont bien au-delà du commentaire, en empathie avec William Faulkner dans Un été de glycine ou Holderlin au fil des pages de Dans le temps qu’il marchait. Elle a rejoint leur nuit avec la discrétion poignante qui caractérise toute son œuvre.