Libération, 23 août 2023, entretien réalisé par Anastasia Vécrin

Jean-Baptiste Brenet : « Ce n’est pas dans une grotte qu’on accède au savoir, mais en se laissant traverser par le sensible »

Spécialiste de philosophie médiévale, le lauréat du prix des Rencontres philosophiques de Monaco s’intéresse aux liens entre les philosophies arabes et latines. À partir de ces entrelacements, il montre que « penser » implique de faire marcher tous ses sens, et notamment le goût.

Il faut un certain talent pour faire d’un ouvrage de philosophie médiévale un livre accessible, passionnant, sensible. C’est le tour de force réussi par le philosophe Jean-Baptiste Brenet avec Que veut dire penser ? Arabes et Latins (Rivages, 2022) récompensé en juin dernier par le prix des Rencontres philosophiques de Monaco. Tel un archéologue, le professeur à l’université Paris I-Sorbonne, auteur de plusieurs essais sur Averroès et sur Thomas d’Aquin, nous plonge dans la pluralité de sens présente dans les textes médiévaux de ce que nous nommons « penser ».

Activité pour le moins abstraite qui, comme le démontre l’auteur dans cette carte mentale, est en réalité très sensorielle : le toucher, la vue, le goût, le corps entier entre en tension avec l’intellect. Activité dont on peut aussi approfondir la compréhension en s’intéressant à la nuit, comme il l’explique dans Demain, la veille, texte tiré d’une conférence du Banquet du livre de Lagrasse (Aude) en 2022, qui paraîtra le 7 septembre aux éditions Verdier. Se joue là quelque chose qui touche à la question de l’universel car les premiers concepts qui se dégagent du sensible sont des communs à tous les êtres. Une richesse recouverte plus tard par le cogito de Descartes que fait résonner Brenet avec pédagogie et poésie.

Entretien

Les philosophes médiévaux brûlent leur vie à penser, sait-on à quoi ressemblait leur quotidien ?

Pas à une vie sauvage, sans doute. Je vois plutôt un quotidien studieux, réglé. L’idée court au Moyen Âge que philosophie et sexualité débridée vont ensemble. Dans les 219 thèses que l’évêque de Paris Étienne Tempier condamne en 1277, plusieurs vont en ce sens. On fait des philosophes des jeunes gens incontrôlables, bruyants, aux idéaux et aux pratiques décalés, mais rien n’était probablement plus austère que la vie d’un penseur de l’époque. Les « intellectuels » passent leur temps à étudier et défendent l’idée que pour penser droit, il faut vivre bien.

Brûler sa vie à penser, c’est avoir le nez dans les textes, et de ce point de vue l’effort est le même chez les philosophes latins et arabes. Une anecdote : Averroès (1126-1198), juge de son métier et philosophe le reste du temps, soutient qu’il a cessé de lire Aristote (384-322 av. J.-C.) seulement deux fois dans sa vie : une fois pour sa nuit de noces, une autre à la mort de son père. Quant à l’Occident latin, le théologien Thomas d’Aquin (1225-1274) y fut surnommé « le Bœuf muet » : « bœuf » parce qu’il était massif, corpulent, « muet » parce que, plongé dans les écritures, il ruminait le sens. Cela pourrait valoir pour tous : les philosophes médiévaux sont des ruminants des textes et de la vérité.

Vous travaillez sur les convergences entre philosophie arabe et latine, quels sont les principaux points communs ?

Les philosophes latins et arabes, qu’on oppose à tort, sont notamment obsédés par la question de la pensée, puisque c’est l’intellect qui fait l’homme. Plus largement, tous promeuvent une forme de rationalisme, qui reconnaît une consistance à la nature et aux structures causales qui la constituent, s’efforcent d’établir des vérités démonstratives. Le monde s’explique, des éléments jusqu’à « Dieu », son premier moteur, et l’être humain gagne son bonheur en le comprenant.

Il faut rejeter le double cliché d’une pensée arabe qui serait soit exclusivement poético-mystique (l’individu se fondant dans le Grand Tout, sans action, sans nature propre), soit intégralement religieuse, comme si les philosophes n’avaient d’autre objet que de penser la Révélation et la foi. C’est inexact – et ça l’est aussi dans le monde latin. On voit se dessiner au contraire un espace autonome de déploiement de la rationalité. Les pratiques, les contextes, les agendas sont, certes, différents, le rapport aux « autorités » aussi, mais peu ou prou leurs objets sont identiques aux nôtres : la félicité, l’acte libre, la vertu, le rapport au pouvoir, la connaissance, l’amour, l’âme et le corps, le rêve, etc.

Peut-on mesurer l’apport de la philosophie arabe à la philosophie latine ?

Cela demande d’avoir une claire connaissance de ce qui s’est dit, écrit et traduit à cette époque, entre le neuvième et le quatorzième siècle, ce qui suppose un travail colossal de lecture, d’édition, de commentaire scientifique, bien loin des polémiques où ceux qui prétendent trancher n’ont souvent rien lu. Rappelons seulement ceci : à partir de la seconde moitié du douzième siècle, cet apport fut colossal, il est partout où il y a science, médecine, astrologie, médecine, optique, astronomie. L’Occident latin découvre l’intégralité du corpus aristotélicien par le biais de traductions faites majoritairement sur l’arabe et grâce aux commentaires de génie, traduits en latin, que furent les œuvres d’Avicenne (Ibn Sînâ, 980-1037) et d’Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198).

La philosophie « arabe » n’est pas une étrangère ; c’est l’un des ferments de la pensée latine en terre chrétienne, et les travaux doivent se poursuivre qui continueront de l’établir en détail. Il faut l’avoir en tête : la circulation des savoirs, les dynamiques d’acculturation obéissent à une autre logique que celle des conflits militaires, de la géographie, des religions.

« Penser est une main », qu’est-ce que cela veut dire ?

Que « penser », c’est d’abord « toucher ». J’aime bien cette idée que le toucher, plutôt que la vue, est le sens premier, parce que c’est le sens de l’animal, le plus vital. Notre humanité même commence par un premier geste, et la pensée n’est pas une sécrétion terminale très lointaine du corps. Cela étant, c’est Aristote qui compare l’intellect à une main, la main étant un instrument d’instruments : ce qui nous définit l’est aussi, fonction de fonctions, et cela vaut d’ailleurs pour le mot même de « pensée ». « Penser » est un terme commode qui a dévoré tous les sens, mais c’est un mot rempli de mots, dont il faut savoir redéplier la diversité. Toutes les discussions contemporaines sur l’animal, sur l’intelligence du végétal ou sur la machine nous obligent à revoir cette notion, à l’affiner, à la compliquer.

Penser serait donc paradoxalement une activité très corporelle ?

Le corps est central pour une raison qui tient à nouveau à ce que dit Aristote contre Platon : qu’on ne pense pas sans images. L’image est une sorte de sédimentation de la sensation. La fraîcheur de l’eau bue, le toucher de ma compagne, le son d’une musique qui me reste, tout cela ce sont des images. Les philosophes « médiévaux » insistent pour la plupart sur l’idée que si nous ne mobilisons pas notre corps, nous manquons de la matière première à partir de laquelle produire du concept. Ce n’est pas dans une grotte, yeux fermés et oreilles bouchées, qu’on accède au savoir, mais en ouvrant son corps, en se laissant traverser par le sensible. La pensée se fonde sur l’incarnation maximale.

Pourquoi consacrer un chapitre à « goûter », activité qui semble a priori éloignée de la pensée ?

Le goût est une forme de toucher par la langue qui donne accès à une certaine intimité avec la chose que les autres sens n’ont pas. Cela a donné lieu à des réflexions puissantes en mystique, l’idée étant que la vraie connaissance n’est pas seulement d’ordre intellectuel mais qu’elle se joue dans une forme de « gustation » de l’Absolu. Il ne s’agit pas seulement de savoir une chose, du dehors, il faut en faire l’expérience en son noyau. Seul le noyé pourrait parler du fleuve, disait E. Jabès. Seul le fiévreux connaît la fièvre, seul l’amant connaît l’amour. Le savoir véritable, lit-on, doit dépasser le simple rapport objectif à la chose qui est toujours une distance. Goûter sera s’effacer.

Les auteurs que vous avez étudiés reprennent une autre idée aristotélicienne : penser, c’est comme voir dans la nuit ?

Oui, c’est au départ une idée marginale d’Aristote. On ne voit pas seulement de jour, et pas seulement des couleurs. On voit aussi la nuit, et ce qui se manifeste de nuit est le phosphorescent, une lumière fragile, fugace, qui ne peut apparaître que quand le soleil n’est pas en surplomb. Sans trop le réaliser, les auteurs en parlent en termes politiques. Si le soleil est ce qui nous chauffe, ce qui nous permet de voir normalement, c’est aussi la source d’une lumière qui s’impose du dessus et recouvre les lumières propres aux individus où pointe quelque chose de leur réalité minuscule.

Pasolini avait cette image du phare fasciste qui traque, aveugle et contrôle. Durant la nuit se manifeste tout ce qu’écrase un pouvoir central qui ne montre qu’en contrôlant. De ce point de vue, penser signifie être à la hauteur de ce qui paraît modestement dans cette nuit phosphorescente ; penser sera veiller à ce qu’on ne voit pas, de jour, et que le surplomb du phare menace.

Ces philosophes ont également pensé l’articulation du singulier et l’universel, une problématique très contemporaine…

Les auteurs dont je suis familier sont des penseurs du concept, qui doit faire l’accord de toutes et de tous. Si ce qu’on pense est vrai, cela débouche sur quelque chose de stable qui vaut quel que soit l’individu, quelle que soit son époque et qui transcende son corps, sa culture… Pour autant, chaque individu, de là où il est, avec ses organes, sa vie, sa religion, son désir, a son rôle à jouer. Pourquoi ? Parce que, une fois encore, on ne pense pas sans images. Toute pensée qui s’élabore débouche sur l’universel qui scellera l’accord de tous, qui permettra l’enseignement, qui constituera la vérité (cette vérité dont on mesure aujourd’hui combien il est crucial de la définir, de la sauver, d’en déterminer les contours contre les trucages et les falsifications).

Mais c’est une forme d’aventure assez belle qui va consister à mettre en œuvre son corps dans sa plus grande singularité, sa personnalité, son style, dans un mouvement paradoxal où plus je suis moi, plus je m’universalise. Les textes « médiévaux » peuvent aider à comprendre que l’universel n’est pas l’autre du singulier et qu’être soi ne signifie pas se revendiquer soi-même contre ce qui vaut pour toutes et tous.