Le Monde des livres, 8 septembre 2023, par Denis Cosnard

Antoine Wauters de part en part

L’auteur, en 2021, de Mahmoud ou la montée des eaux puise sa volonté d’écrire dans la sensibilité, les espoirs et les peurs de l’enfance. Dans son nouveau livre, Le Plus Court Chemin, il remonte le fil de la sienne. On l’y suit.

Vingt ans, dit-il d’abord. Puis il calcule, et corrige : vingt-cinq ans. Dans le café parisien où il s’est posé devant une bière, Antoine Wauters est le premier étonné. Voilà un quart de siècle qu’il écrit ! « Vingt-cinq ans que je suis réveillé chaque jour par l’envie d’écrire, qu’elle me prend par la main et m’amène à mon bureau, raconte-t-il. Et que je suis à la fois ravi et éreinté, parce que c’est épuisant de chercher en permanence comment finir sa phrase, son paragraphe, comment aller au bout de sa propre pensée. Dieu sait si c’est compliqué de faire le tour de soi-même ! »

Né en 1981 à Fraiture, un minuscule village belge, Antoine Wauters a enseigné quelques années le français et la philosophie, avant de se consacrer à la littérature. Une dizaine de livres ont vu le jour, poétiques et politiques à la fois, dont Mahmoud ou la montée des eaux (Verdier, 2021), puissant roman en vers libres sur le chaos syrien, couronné par le prix du livre Inter.

Après s’être intéressé à l’enfance des autres, l’auteur remonte à présent le fil de la sienne dans un texte magnifique, Le Plus Court Chemin. Simultanément, il peaufine deux projets : une mystérieuse fiction qui sera sans doute publiée sous pseudonyme, et un récit sur le moine et musicien arménien Komitas, dans la veine de Mahmoud… L’occasion de tenter un « tour de lui-même » en quatre mots.

Purin

« Toute ma joie se trouve là, […] près des silos, contre le flanc des bêtes, dans le purin » : voici la formule inattendue choisie par Antoine Wauters dans Le Plus Court Chemin pour décrire son enfance. Des années passées dans les Ardennes belges, à la campagne, dans un foyer bourgeois mais près d’une ferme. « Comme j’étais asthmatique, allergique à la paille, au foin, ce lieu m’était interdit, décrypte l’auteur. Évidemment, je n’avais qu’une envie : y aller. J’étais fasciné par l’odeur de la traite, du purin, de nos pas dans la boue. La saleté m’attirait et me rebutait en même temps. Cette ferme est mon grenier à sensations premières, celui où je vais chercher des mots, des couleurs. »

De fait, l’enfance est un sujet omniprésent chez Wauters. Dans son premier roman, Nos mères (Verdier, 2014), le petit Jean, orphelin de père, traversait la violence d’une guerre au Proche-Orient en s’inventant des frères et une amie. Le livre suivant, Pense aux pierres sous tes pas (Verdier, 2018), s’ouvrait sur des jumeaux de 11 ans, un garçon et une fille, échangeant leurs rôles et découvrant la danse des corps amoureux. Les enfants partis au combat habitaient aussi les ruminations du vieux Mahmoud, ce poète passé par les geôles d’Al-Assad.

Voir des enfants souffrir bouleverse Antoine Wauters. Serait-ce un écho de sa propre histoire ? « Mon enfance me remplit et de peine et de joie », répond, tout en nuances, l’écrivain dans Le Plus Court Chemin. Joie de la ferme au purin si mémorable. Bonheur d’avoir été entouré par des parents aimants, une mère professeure d’anglais et de néerlandais assez artiste, un père banquier souvent absent, aux côtés d’un grand frère « presque jumeau » et d’une petite sœur, dans une ambiance chrétienne marquée par des valeurs fortes : austérité, silence, attention à autrui. « Ma mère nous répétait de ne pas parler fort pour ne pas déranger les autres, se souvient Wauters. J’ai ainsi développé une sensibilité exacerbée au bruit. Aujourd’hui, un psy parlerait sans doute de troubles autistiques, ou me qualifierait d’enfant à haut potentiel, hypersensible. »

La peine, elle, tient à la disparition de ce monde ancien incarné par ses grands-parents. À l’époque, « le capitalisme n’avait pas encore tout conquis », s’attriste-t-il.

Mourir

Sans doute y a-t-il autre chose, une douleur plus enfouie, difficile à cerner. Dans Le Plus Court Chemin, le quadragénaire livre un souvenir décisif. À 10 ans, chez ses grands-parents, l’envie lui prend soudain de « s’écrabouiller » sur le mur contre lequel il joue d’habitude au foot. Il accélère, puis freine des quatre fers. Non, finalement, il refuse de mourir. « Je ne me suis jamais remis de ce jour, confie Antoine Wauters. Je crois que tout ce que j’écris vient de là, de ce questionnement existentiel : qu’est-ce qui fait qu’on ne peut pas se supprimer ? Pourquoi est-on tenu à soi-même comme un chien à sa laisse ? C’est l’énigme de ma vie, que je cherche à comprendre. J’écris pour me traverser de part en part, et me glisser parfois dans d’autres peaux que la mienne. »

Aujourd’hui encore, cette double volonté de vivre et de mourir rythme ses jours.« Un matin sur deux, je me réveille en me disant que c’est le dernier, que j’en ai vu assez, qu’il est inutile d’ajouter des pages à toutes celles qui ont déjà été publiées, avoue l’auteur. Et, le lendemain, je me dis au contraire : continue, écris, témoigne jusqu’au bout ! Épinglons nos contradictions, nos errements ! Cherchons, si ce n’est la joie, du moins un peu de lumière. » Pour le moment, les jours lumineux l’emportent : « Tant qu’il reste des mots, il reste de l’espoir. »

Injustice

De ses parents, chrétiens charismatiques, l’écrivain a hérité une intense sensibilité à ce qui paraît injuste. « Le mot a quelque chose d’enfantin, de Calimero, mais ce sentiment se trouve en effet à l’origine d’une grande part de ce que j’écris », constate-t-il. Et de citer son Musée des contradictions (Le sous-sol, 2022), recueil de discours emplis de fougue et de rage. La recherche d’une société plus juste marquait aussi Mahmoud…, de même que Pense aux pierres sous tes pas, situé dans un pays frappé par une succession de coups d’État, ou encore Moi, Marthe et les autres (Verdier, 2018), où des jeunes tentaient de survivre différemment dans un Paris ravagé par une catastrophe.

« Et même ce texte sur mon enfance a quelque chose de politique, ajoute l’auteur. Moins de mots, moins d’intrigue, moins de personnages : c’est un livre décroissant ! Je souhaiterais surtout qu’il nous donne un regain d’amour pour le réel, le monde qui nous  entoure. »

Chez Wauters, le refus de la toute-puissance de l’argent se lit aussi dans sa décision de rester chez Verdier, une petite maison indépendante, malgré les offres de grands éditeurs. « Mes grands-parents sont morts, mais, quand j’écris, ils me regardent,assure-t-il. Alors, si je faisais un choix de ce type, ma conscience ne s’en remettrait pas. »

Nettoyage

Au début du Plus Court Chemin, une page sur les potagers qu’Antoine Wauters et son frère entretenaient, enfants, se termine par : « Les fanes du céleri nous reliaient à Dieu. »La suivante débute par : « Maman était une fan absolue d’Elvis Presley et des Beatles. » Une drôle de rime bien dans l’esprit de l’écrivain-poète. Il travaille le rythme des phrases, privilégie les fragments courts qu’il agence avec soin, et cultive le goût des mots simples. Le fruit, en partie, du bain linguistique dans lequel il a été immergé. Si ses parents lui parlaient français, son grand-père paternel usait d’un mélange d’allemand, de néerlandais et de patois local. L’écrivain entendait aussi les « voix lentes et spongieuses » des Wallons. « Je me nourrissais de sons, d’accents, d’expressions extraordinaires et mystérieuses, se remémore-t-il. Tout cela m’est resté dans l’oreille. »

Cette attention extrême aux voix l’a conduit à lâcher certains manuscrits : « J’en ai plusieurs dans mes tiroirs qui manquent de rythme, de musicalité, et que je ne publierai pas. » Elle le pousse, surtout, à s’interroger sans cesse sur le choix des mots. Une fois ses textes écrits sur des carnets puis à l’ordinateur, il imprime les pages, les colle aux murs de son petit bureau, et retire ce qui lui semble de trop. « Je nettoie la page pour mettre en relief chaque mot », résume-t-il. Une dernière gorgée de bière, et il sourit : « On a commencé par le purin, on finit par nettoyer. C’est bien, non ? »