Télérama, 12 mars 2025, par Stéphane Ehles
Vers les îles Éparses, l’invitation au voyage est tentante. Olivier Rolin raconte ici un périple sur un navire de la Marine nationale, de La Réunion vers ces îles, possessions françaises, fort justement nommées pour se situer de part et d’autre de Madagascar. Voilà donc notre écrivain invité à bord du Champlain, en remerciement d’une préface donnée à une édition de La Guerre du Péloponnèse, de Thucydide, auteur du Ve siècle avant notre ère, qui lui avait valu jadis son entrée à Normale sup. Thucydide lui offre donc, cinquante-cinq ans plus tard, un beau voyage qui a pour but d’aller ravitailler la poignée de militaires éparpillés là. Avec sa finesse et son érudition habituelles, Olivier Rolin conte la vie à bord et les décors fabuleux de ces cinq îles improbables, où l’on peut observer la Croix du Sud au cœur de la nuit et où l’on ne croise que végétation extraordinaire, araignées, sternes, requins ou dugongs qui « barbarouflent » et quelques jeunes soldats français « musclés, bronzés, luisants de sueur qui feraient d’assez belles pubs pour Jean Paul Gaultier ». Mais avec Olivier Rolin, un voyage ne se déroule pas qu’autour du globe, mais tout autant dans des réalités et des imaginaires si éloignés de lui. Ses notations sur l’équipage du Champlain – 25 ans de moyenne d’âge –, avec son jargon (le cipal, le bosco ou « Securex à l’issue »…) et ses distractions de jeunes lui rappellent qu’il navigue aussi « vers l’état déplorable, fragile et un peu ridicule, de vieux » et que « l’océan Indien sera pour [lui] la mer de la Sénilité… ». Ses pérégrinations le mènent aussi à voyager avec Conrad, Kessel ou Pessoa, dont il se souviendra, mais trop tard, qu’il l’a précédé à Durban. Ses périples intérieurs et littéraires le font tomber avec ravissement sur des livres trouvés au hasard d’une bibliothèque ou d’une chambre d’hôtel. Ou chercher longtemps les mots qui pourraient mieux dire le bleu de la mer là-bas. Finalement, « bleu sorcier » devrait convenir…