Le Point, 13 mars 2025, par Valérie Marin La Meslée

Mené en bateau

Embarquement immédiat « Vers les îles Éparses » avec Olivier Rolin.

Un écrivain se voit rémunérer en nature une préface à La Guerre du Péloponnèse, de Thucydide, pour les éditions de l’École de guerre : soit une invitation à embarquer sur un bateau de la Marine nationale pour une expédition aux îles Éparses, dont le but est de « ravitailler les minuscules garnisons que la France entretient sur ces possessions disputées au milieu du canal du Mozambique ». L’écrivain s’appelle Olivier Rolin, et quand, un été plus tard, il essaie de se souvenir du «bleu sorcier», il reprend ses notes et compose le petit livre que voici, vrai régal littéraire. Et d’humour aussi, quand l’auteur se peint avec autodérision en « vieux lettré sceptique » pour lequel cette croisière marque un passage « vers l’état déplorable, fragile et un peu ridicule de vieux ».

Ni le regard ni le talent de plume n’ont vieilli. Tout au contraire, rien n’échappe à l’observateur de cette vie des marins « rythmée par des situations fictives : on simule un feu, un homme à la mer ». Et par de vrais incidents. Il restitue le ballet des créatures marines (« rien de plus proche des dieux »), bernard-l’ermite, crabes et tortues, et avec lui on se sent «ébloui par la multiplicité, la beauté insolite de toutes ces formes vivantes », « toute cette fantasmagorie qui disparaîtra dans quelques heures, effacée avant de renaître au rythme de la marée, une création du monde sans cesse recommencée. La mer, « feuilleté de couleurs allongées » son bleu qu’il faudrait dire en mille et un mots pour en capter les nuances. Sans oublier la belle étrangeté des termes techniques qui nous renvoient au dictionnaire quand il s’agit de « capeller les aussières sur les bollards ». Le passager déballe sa bibliothèque, accomplit ses « petits rituels de dévotion littéraire » sur les pas de Pessoa lors d’une escale à Durban. Celle qui l’amène sur l’île Juan de Nova est particulièrement réussie, Rolin en raconte l’histoire et sort de l’oubli une pionnière de l’aviation nommée Maryse Hilsz. Ces pages éparses agrémentées de petits dessins sont un moment bleu dans notre hiver, une traversée de superbes phrases sous un halo de douce ironie.