Le Matricule des anges, janvier 2026

Christophe– Quand je traduis je m’absente. Me laisse traverser par la parole de l’autre, à qui je cède ma voix et ma langue française. J’ai un peu brûlé les planches : souvent j’ai cru sentir une proximité profonde entre ce qu’il advient de moi traduisant et ce qui arrive à l’acteur·ice incarnant quelqu’un·e qu’iel n’est pas. Qu’on traduise ou joue un rôle, les pièces dont on est formé se réagencent au service d’une interprétation. On objectera que l’acteur ice fait ça surtout avec son corps, là où la traducteur·ice ne s’engage pas physiquement dans sa traduction. Ce serait scinder indûment corps et esprit. Je suis de l’avis de Gramsci : « l’étude aussi est un métier, qui requiert de gros efforts, et un apprentissage non seulement intellectuel, mais aussi musculaire et nerveux » (d’après l’édition Gerratana des Quaderni del carcere, n° 12).

Il est rare, pour un·e traducteur·ice, que le texte à traduire fasse de bout en bout écho à son histoire intime. Avec Works, l’écho était puissant et incessant : Trevisan et moi sommes de la même génération (il est né 7 mois avant moi) et il est de Cavazzale, au nord-est de Vicence, où il situe presque tous ses écrits. Or mes « origines » italiennes se logent exactement par-là : à Montecchio Maggiore, au sud-ouest de Vicence, moins de 20 km de Cavazzale. Dès que dans Works il est question de paysages urbains ou campagnards – de défigurations de villes et campagnes –, qu’on y croise des segments en dialecte, qu’on y évoque Vicence, Alte Ceccato, Montecchio (où j’ai encore des cousins de même nom que moi), qu’on y mentionne des personnages typiquement vicentins, je suis chez moi. Dans l’un de mes chez-moi. Car j’ai connu la région de Trevisan avant qu’elle ne bascule irrémédiablement dans la modernité ; car j’ai vu ce basculement, dont il parle dans Works ; car j’ai vécu en Vénétie ; car j’y ai un fils, et maintenant une petite fille ; car je suis descendant et ascendant de Vénètes.

Je dis mes « origines » italiennes : mais une vie humaine n’a pas d’origines à proprement parler, ou tellement anciennes et confuses que mieux vaudrait récuser ce terme à jamais ; d’où les guillemets. Pourtant, dans ma vie consciente, depuis que je peux comprendre ces choses, je sais que mes ancêtres italiens sont du même coin que Trevisan. De sorte que, m’absentant de moi-même pour faire place aux figurations de Works, j’ai vu advenir des présences familières souvent doublées d’images familiales : mon grand-père, ma grand-tante, la mère de mon fils aîné, des cousins, mais surtout mon grand-oncle Vittorio, ouvrier à tout faire, maçon, charpentier, menuisier, couvreur, métiers qu’exerça Trevisan au détour des boulots qu’il raconte dans Works.

Une telle intimité avec un vaste pan du texte était un danger autant qu’un atout. Le danger d’une traduction où le pathos primât sur le reste. Heureusement, je n’étais pas seul. Mon ami Martin veillait sur ma passion depuis la sienne.

Martin – Car Vitaliano Trevisan est ainsi : il allume des passions et il en a fallu pour entreprendre de traduire Works, devenu culte en Italie et que la mort tragique de son auteur a transformé en un thrène ample et puissant, à plusieurs titres incomparables. C’est le livre d’une vie, faite de mille vies racontées avec une rage méticuleuse. On pourrait penser à un Dickens qui aurait lu Proust (pour l’exigence de totalisation), Wittgenstein (pour la lucidité), Beckett ou Thomas Bernhard (pour le désespoir), Céline (pour le Voyage), avant d’écrire ses Grandes espérances. Ce serait réducteur. A s’en tenir à la trame, Works est un roman autobiographique dans lequel Trevisan narre à travers le récit des différents emplois qu’il a occupés au cours de sa vie entre le 14 juin 1976 (il avait alors 15 ans) et le 31 août 2002 (il avait 41 ans) le travail qui est un monde, plusieurs mondes. Trevisan a construit des cages à oiseaux, a été débardeur, apprenti maçon, maçon, dealer ( « un travail au sens plein du terme » ),voleur chiffonnier, demi-maçon, serveur dans une pizzeria, ouvrier sur un chantier de voilier, dans une fabrique de tuiles, dessinateur dans un cabinet d’architecte, puis dans un autre, vendeur de meubles, géomètre, géomètre régularisateur, cartographe, designer pour des boutiques d’habillement, puis de cuisines modulables, chef d’atelier dans la même boîte, concepteur dans une fabrique de meubles design, travailleur en mobilité attaché à la voirie pour la rénovation des routes, employé dans une entreprise de cartouches pour imprimantes mobilisant du personnel en situation de handicap, tôlier-couvreur, transporteur d’or pour une orfèvrerie, glacier en Allemagne, magasinier cariste, employé dans une fabrique de manèges, responsable d’équipe pour l’entretien des espaces verts, responsable d’entrepôt, gardien de nuit dans un hôtel avant de devenir écrivain.

Ce livret de travail narratif peut se lire comme une enquête sur le quotidien harassant du travail et sur les relations humaines qui ne sont pas toujours ressources mais parfois, RH pour RH, rapports hostiles sinon remords et harcèlements. Si la description méticuleuse de ces métiers constitue le fil de trame du récit, le fil de chaîne est fait de plusieurs brins : passion pour la moto, passion pour la drogue, histoires de famille, quelques amours, rares, évoquées avec pudeur et tendresse et toujours et partout et surtout passion pour la littérature, qu’il s’agisse de la lire ou de l’écrire. On n’omettra pas que Works est aussi un discours sur l’état actuel des mœurs de l’Italie attentif à la transformation anthropologique du pays de la mort de Pasolini à l’avènement de Berlusconi. Works est un océan qui plonge à l’intérieur et vous soulève, un livre fait de bruit et de fureur, d’une langue où le lexique le plus quotidien, le plus brutal, le plus sauvage parfois nourrit la syntaxe la plus savante et la plus exquise. Ce qu’il ne faut pas hésiter à appeler un chef-d’œuvre confirme la loi des grands écrivains : la vérité, ils se tuent à la dire.