Initiales magazine, décembre 2025, par Éloïse Bernard (Librairie La Cour des grands, Metz)

Après Partout le feu, roman tout de révolte qui s’aventurait sur les terres du slam, le second récit d’Hélène Laurain, placé sous les auspices d’Ursula Le Guin, bouscule encore une fois le genre et la forme de la narration. En effet, l’expérience de la maternité – ses douleurs, ses ambivalences et ses joies – n’était pas un objet littéraire, croyait-on ; il a bien fallu que des femmes proposent d’autres contours à nos imaginaires pour qu’enfin le corps et l’intimité féminins gagnent leur place en littérature. C’est cette « nouvelle histoire » que se proposait d’écrire Ursula Le Guin dans La Théorie de la Fiction–Panier, et qui oriente ici l’écriture d’Hélène Laurain. Loin des formes traditionnelles de la narration, Tambora est ainsi le lieu d’une hybridation entre poésie, autofiction ou essai, dans une volonté de dire le monde d’aujourd’hui.

Composé de deux parties, le texte s’intéresse d’abord au corps occupé, malmené, médicalisé … La matérialité du corps féminin enceint, sa soumission aux hormones, aux injonctions médicales normatives tordent et triturent la langue. La douleur de la grossesse qui n’ira pas à son terme, les blessures infligées par le discours des médecins – cette « langue morte, une langue de mort, une mortelangue » – témoignent de cette volonté de dire autrement une expérience à la fois universelle et intime.

Puis l’observation des premières années de ses filles, la « Grande Petite » et la « Petite », au temps des catastrophes écologiques fait sourdre en nous (et peut-être uniquement en nous « femmes ») d’inaudibles craintes, anciennes ou nouvelles, ravive les douleurs incomprises et ignorées, et dévoile des désirs inavouables d’anéantissement masochiste. Les petits corps cabrés et impérieux des enfants exsudant toutes sortes de liquides, les fièvres et les pleurs, les rires tonitruants : tout consigner pour ne pas oublier, l’écriture comme une nouvelle matrice de mondes possibles…