L’Humanité, 4 février 2026, par Alain Nicolas
Works de Vitaliano Trevisan : autobiographie de ses petits et grands boulots
L’auteur italien, disparu en 2022, écrit, avec Works, une autobiographie de ses petits et grands boulots, une vision au scalpel du salariat dans l’Italie de la fin du vingtième siècle. Avoir fait tous les métiers est une ligne indispensable dans le CV d’un écrivain digne de ce nom. Celui de Vitaliano Trevisan, sous cet aspect, en impose. Loin des petits boulots d’étudiant qui donnent une teinture plus ou moins ouvrière à un parcours d’homme de lettres, c’est plus de la moitié de sa vie d’adulte qui relève du monde du travail.
Tout commence pourtant par un job d’été. De tous les garçons du village, il est le seul à ne pas avoir de vélo à lui. Pour les suivre dans leurs virées, il est obligé d’emprunter celui de sa sœur aînée. Quand, après plusieurs années, il commet l’erreur d’en réclamer un, son père règle le problème. Pas en lui faisant un cadeau. En le présentant au patron d’une petite boîte de métallurgie. « Capisse da dove veniva » – comprendre d’où ça vient, en dialecte vénitien –, telle est l’injonction paternelle.
Sa vie de salarié, au noir, évidemment, commence donc à 16 ans devant une presse à emboutir. L’été suivant, il chargera et déchargera des camions. Viendront deux boulots de « demi-maçon », le terme italien pour apprenti maçon. Suivra une « longue, diverse et souvent désespérée vie de travailleur salarié », qu’il appelle, dans Works, sa « première vie ». Pour être clair, « vingt-six putains d’années de travail salarié ».
Les professions intellectuelles sont soumises à un double jeu permanent
Soyons clairs à notre tour. Vitaliano Trevisan n’écrit pas un livre pour se plaindre, encore moins pour se vanter de sa condition d’ouvrier et la jeter comme un reproche à la face du lecteur. Il n’entend pas non plus produire un témoignage à la manière des « établis », ces étudiants maoïstes des années 1970 s’engageant pour militer à l’usine, même s’il ne cache pas sa sympathie pour les formes de lutte les plus radicales. Il a d’ailleurs récolté un 4 au bac pour l’avoir exprimé trop clairement.
Ces vingt-six années et ces dizaines de boulots, il ne les a pas choisis. Même si sa famille n’est pas riche, il a pu faire des études, obtenir un diplôme de géomètre offrant des postes moins pénibles. On le voit ainsi travailler chez des architectes, acquérir une réelle expérience dans l’aménagement intérieur, la décoration, l’ameublement. Mais dans cette Italie du Nord-Est, où l’emprise de la Démocratie chrétienne et de ses alliés ne se desserre que pour laisser place au « grand baratineur » Berlusconi, les professions intellectuelles sont soumises à un double jeu permanent où il ne peut qu’être perdant.
Et, la crise aidant, il peut vendre des glaces en Allemagne, recharger des cartouches d’imprimante ou débroussailler les jardins publics. Ou se retrouver couvreur-zingueur, posant des tôles sur des toits, un travail et des compagnons qui ne lui laissent pas que de mauvais souvenirs.
Works peut ainsi se lire à la fois comme une autobiographie dont le travail est le fil conducteur. Autobiographie « laborieuse », politique et intellectuelle mais aussi littéraire, nourrie par une admiration pour Thomas Bernhard. Livre original et attachant d’une colère à laquelle rien ne résiste, et surtout pas le lecteur qui finit par « comprendre d’où ça vient »