L’Humanité, 7 janvier 2026, par Sophie Joubert

Inventaire avec fantômes

Dans une maison de Haute-Savoie, une femme doit classer la collection de fossiles de son père. Entre passé et présent, Laurence Potte-Bonneville fait dialoguer la science et les légendes.

de dévorer la charpente, elle entreprend de classer les ammonites, trilobites et autres lamellibranches. Un trésor trop précieux pour être jeté mais pas assez ordonné pour intéresser la hautaine directrice d’un muséum d’histoire naturelle suisse.

L’humour en embuscade et une vision débarrassée de toute nostalgie

Dans Jean-Luc et Jean-Claude (2022), son premier roman, Laurence Potte-Bonneville suivait l’épopée minuscule de deux amis, évadés d’une institution pour handicapés, qui allaient observer les phoques en baie de Somme. L’argument de Fossiles, son second livre, est en apparence plus classique : une maison de famille au bord de la ruine (avec des volets vert grenouille), la perte du père et d’un cousin cher, des peurs venues de l’enfance. Pourtant l’écriture sans affèterie (« ça baratte dans les sous-meuble »), l’humour en embuscade et un regard débarrassé de toute nostalgie déjouent les codes du récit de deuil. L’impossible inventaire et ce qu’il charrie de rationalité scientifique héritée des naturalistes du dix-neuvième siècle est colonisé par le rêve, la fiction, les fantômes de femmes mortes dans des conditions suspectes.

Le paysage karstique avec ses sillons creusés par l’érosion donne au texte une étrangeté supplémentaire. Un arbre généalogique du règne animal, dessiné par un certain Léon Moret et reproduit à la fin du livre, appuie sur son caractère buissonnant et hétéroclite, comme si rien ne voulait rentrer dans les cases. Les apparitions régulières d’un chien errant et d’une auto-stoppeuse achèvent de faire le lien entre passé et présent, préoccupations terre à terre et histoires légendaires. Comme les couches de sédiments où se conservent les fossiles, le récit fonctionne par strates, empilements, d’où émerge la figure de Grebon, clocharde crasseuse qui effrayait la narratrice enfant et victime de la violence des hommes. C’est aussi ce que tente d’élucider ce roman adossé au temps long de la géologie.